Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammad ben Salmane (à droite) accueillant le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif avant leur rencontre à Riyad, en Arabie saoudite, le 17 septembre 2025. Photo AFP/HO/SPA
L’Arabie saoudite et le Pakistan ont toujours entretenu des liens étroits sur les plans politique, économique et militaire. Les deux pays ont récemment signé un accord de défense stratégique mutuelle (MSDA), portant ainsi leur relation stratégique à un niveau supérieur. Après la signature du pacte, la déclaration commune a souligné qu’une agression contre l’un des deux États serait considérée comme une agression contre les deux. En outre, il a été affirmé que les deux parties développeraient certains aspects de la coopération en matière de défense et renforceraient leur dissuasion commune contre toute agression.
Cet accord bilatéral n’a pas été rendu public et n’a pas été soumis au Parlement pakistanais. Il s’agit donc essentiellement d’un accord secret dont le contenu restera inconnu du grand public. La déclaration commune et les déclarations ultérieures des deux parties suggèrent que cet accord vise principalement à institutionnaliser la nature du soutien défensif d’Islamabad. Le Pakistan envoyant déjà ses troupes en Arabie saoudite à des fins de formation et de conseil et organisant régulièrement des exercices conjoints avec les forces saoudiennes, la véritable question reste de savoir ce que cet accord apporte de nouveau et pourquoi le prince héritier Mohammad ben Salmane a soudainement décidé de conclure ce nouvel accord avec un pays qui l’a déçu en refusant de se joindre à l’intervention militaire au Yémen en 2015.
Il semble que depuis plusieurs années, les deux parties discutaient des paramètres d’un tel accord stratégique, mais il était difficile pour les dirigeants civils et militaires pakistanais de s’engager de manière absolue en faveur de la défense saoudienne. Au contraire, du côté pakistanais, le discours populaire est toujours resté centré sur la volonté de protéger Haramain Sharifain, une partie de la province du Hedjaz qui englobe les villes saintes de La Mecque et de Médine. Cette terminologie restait ambiguë, car elle différait d’un engagement à défendre la souveraineté nationale saoudienne.
Contexte géopolitique plus favorable
La nature confessionnelle de la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran perturbait encore davantage le Pakistan, car la conclusion d’un pacte militaire avec l’Arabie saoudite aurait été involontairement qualifiée d’hostile à l’Iran. De plus, depuis l’intervention militaire au Yémen, l’Arabie saoudite, et en particulier ses régions méridionales, ont été continuellement attaquées par des missiles et des drones lancés par les rebelles houthis. Le cessez-le-feu conclu entre les parties belligérantes au Yémen en 2022 a largement bloqué le conflit. Les relations entre Riyad et Téhéran ont également connu une évolution positive depuis le rapprochement entre les deux parties, négocié par la Chine en 2023, et la préoccupation de l’Iran face à la menace sécuritaire posée par Israël. Ces deux développements ont rendu le contexte géopolitique plus favorable au Pakistan.
Cependant, l’émergence d’Israël en tant que puissance hégémonique régionale, la démonstration impitoyable de sa puissance militaire dans toute la région et le soutien constant des États-Unis à ces activités israéliennes ont véritablement inquiété les acteurs régionaux, y compris l’Arabie saoudite. Les frappes israéliennes contre des membres du Hamas au Qatar ont été un signal pour les autorités saoudiennes : si le partenariat sécuritaire existant entre le Qatar et les États-Unis n’a pas suffi à le protéger de l’agression israélienne, il en va de même pour l’Arabie saoudite.
L’Arabie saoudite avait donc besoin non seulement d’un partenariat alternatif en matière de sécurité, mais aussi d’un partenariat crédible et suffisamment capable de dissuader la menace israélienne. Le Pakistan s’est imposé comme le candidat idéal en raison de ses forces armées professionnelles, de relations stratégiques bilatérales de longue date et, surtout, de son statut de puissance nucléaire. Cet aspect nucléaire a pris de l’importance dans le contexte du conflit israélo-iranien, où il est apparu clairement qu’Israël aurait été dissuadé d’attaquer l’Iran si les Iraniens avaient développé une arme nucléaire.
La dimension nucléaire est donc au cœur de cet accord. La référence au « renforcement de la dissuasion commune » dans la déclaration commune ainsi que les signaux tacites envoyés par les responsables saoudiens et pakistanais suggèrent qu’Islamabad a effectivement étendu sa dissuasion nucléaire à l’Arabie saoudite. Cela devrait aider l’Arabie saoudite à échapper à un destin similaire à celui de l’Iran ou du Qatar à l’avenir, mais aussi à dissuader toute répétition des attaques d’Abqaiq et de Khurais. Cet accord donne à l’Arabie saoudite les moyens visibles et fiables de riposter à de telles formes d’agression de la part de tout acteur régional bénéficiant d’un formidable parapluie nucléaire, et la libère, dans une certaine mesure, de sa dépendance endémique vis-à-vis des États-Unis.
Il sera intéressant de voir si cette évolution sera suivie d’un transfert secret d’actifs stratégiques pakistanais vers l’Arabie saoudite. Sans une telle évolution, l’extension de la dissuasion nucléaire ne restera qu’une question de signal discursif. Il est peu probable que Riyad signe un accord fondé uniquement sur la rhétorique et non sur le fond. Cela montre également que les relations bilatérales en matière de défense ont atteint un niveau tel qu’il sera désormais difficile pour le Pakistan de dire non à l’Arabie saoudite, comme il l’a fait en 2015. Cela met en évidence le fait que le partenariat informel traditionnel entre les deux parties en matière de défense présentait plusieurs inconvénients et restait sensible à la politique intérieure et aux développements géopolitiques.En échange de sa puissance militaire, le Pakistan s’attendrait à un soutien financier et à des investissements saoudiens importants pour stabiliser son économie. Comme le laisse entendre le libellé de la déclaration commune, le Pakistan pourrait compter sur les finances saoudiennes pour faire avancer certains de ses plans de modernisation de la défense et d’acquisition d’armes. La partie saoudienne sera également désireuse d’investir dans des coentreprises pour le développement et la production de systèmes d’armes modernes, mais d’une manière qui contribue davantage à la croissance de ses propres recherche et fabrication indigènes en matière de défense.
Refonte de la sécurité régionale
L’impact géopolitique de cette évolution sera considérable. Elle montre qu’Israël a largement remplacé l’Iran en tant que principale menace pour la sécurité du monde arabe, et que les modalités des partenariats et des accords de sécurité au sein du monde arabe au sens large sont réorientées en conséquence. La dimension nucléaire, qui restait jusqu’à présent une possibilité lointaine liée au programme nucléaire iranien, est désormais au cœur des débats sur la sécurité régionale et officialise l’entrée de la dissuasion dans les perspectives de sécurité du Golfe. Cela renforce également l’importance et la pertinence des puissances moyennes non arabes périphériques qui disposent de capacités militaires et stratégiques redoutables par rapport aux grandes puissances, lesquelles se montrent de plus en plus réticentes à s’impliquer dans les infrastructures de sécurité au Moyen-Orient. Enfin, cela renforce l’intégration de la dynamique de sécurité du Golfe arabe avec l’Asie du Sud et aura probablement une incidence sur les initiatives de connectivité régionale. Cela montre également que la confiance des acteurs régionaux dans les acteurs européens, individuellement et dans leur ensemble, reste faible et que, pour l’instant, leur rôle dans la refonte de la dynamique de sécurité régionale restera plutôt limité.
Cette évolution ne modifie toutefois pas la nature des liens de défense ni la dépendance logistique de l’Arabie saoudite à l’égard des États-Unis. L’Arabie saoudite est donc susceptible de formuler les modalités pratiques de cet accord avec le Pakistan en conséquence et la coordination trilatérale ne peut pas non plus être écartée.
Par Umar KARIM
Doctorant à l’université de Birmingham et chercheur au King Faisal Center for Research and Islamic Studies.

