Le portrait de Pierre Audi projeté au Park Avenue Armory de New York. Photo Sylviane Zehil
Le Park Avenue Armory, ce navire de briques et d’acier qu’il avait contribué à métamorphoser en l’un des espaces culturels les plus audacieux et visionnaires de New York, s’est changé en un sanctuaire de lumière le 15 septembre, pour un adieu vibrant à Pierre Audi. Non pas un simple hommage, mais une célébration solaire : la fête d’une vie dont l’éclat continue de rayonner bien au-delà de son départ, le 3 mai dernier.
Une constellation d’hommages
Depuis des mois, le monde entier a salué Pierre Audi dans une constellation de cérémonies mémorielles : Amsterdam, Aix-en-Provence, et maintenant New York. Chaque ville, à sa manière, a cherché à exprimer sa gratitude envers celui qui avait redessiné la carte culturelle internationale.
À Amsterdam, le 22 juin, l’Opéra national néerlandais a honoré celui qui, trois décennies durant, avait hissé la maison au sommet et osé des mises en scène bouleversantes.
À Aix-en-Provence, le 6 juillet, le festival d’art lyrique a célébré l’homme des horizons ouverts, l’architecte d’une scène élargie aux voix nouvelles.
Et le 15 septembre, New York, à travers l’Armory, a honoré le chapitre américain de son aventure – ce lieu monumental où son imagination avait trouvé son écrin.

Ces trois cérémonies forment ensemble un adieu planétaire, un chœur d’arts et de mémoires. Dans la salle new-yorkaise, une centaine de proches, parmi lesquels son épouse Marieke Audi-Peters et leurs deux enfants, Sophia et Alexander. « Il reste encore la cérémonie de remise du prix Birgit Nilsson à Stockholm, mais celle-ci ne lui est pas destinée personnellement, mais au festival qu’il a dirigé », confiait à L’Orient-Le Jour Marieke Audi-Peters, précisant qu’elle s’y rendrait « accompagnée d’une délégation du festival pour recevoir ce prix au nom de Pierre ».
Avant Amsterdam, Aix et New York, il y eut Londres – la première étincelle. En 1979, à seulement 22 ans, Pierre Audi y fondait le Almeida Theatre à Islington, ressuscitant un bâtiment victorien oublié pour en faire un foyer incandescent du drame expérimental et de l’opéra de chambre. L’Almeida devint un repère de l’avant-garde et Pierre, un bâtisseur de possibles, un visionnaire prêt à tous les risques.
Le rituel de l’Armory : lumière et musique
À New York, ses photographies veillaient sur la cérémonie telles des icônes de lumière. À l’entrée principale, un grand portrait ouvrait le passage comme une porte vers sa présence, tandis que deux autres, disposés de part et d’autre de la salle cérémoniale, semblaient projeter son regard discret sur l’assemblée, guidant cette communion d’art et de mémoire.
Le mémorial, d’une élégance grave, s’est ouvert par les mots d’Adam R. Flatto et d’Amandanda J.T. Riegel, directeurs du comité du Park Avenue Armory. Puis la musique, cette langue qu’il avait servie toute sa vie, a pris le relais : piano, ténor, baryton et soprano se sont unis pour offrir à Pierre Audi des tremolos lumineux, élevant l’assemblée entre émotion intime et admiration professionnelle.

Le ténor Matthew Polenzani, accompagné par Ken Noda, a donné à entendre Un’aura amorosa de Così fan tutte de Mozart. La soprano Barbara Hannigan, avec Stephen Gosling au piano, a fait résonner un souvenir musical avant de livrer un hommage personnel vibrant. Puis le baryton Jarrett Ott, soutenu par Cris Frisco, a incarné Lilacs de Jennifer Higdon.
Les témoignages se sont enchaînés, tissés de musique : Rebecca Robertson, Michael Lonergan, puis Peter Sellars en vidéo, suivis par Jason Mora au piano, qui fit surgir les harmonies suaves de Lotus Blossom de Billy Strayhorn. Le clou final : un rituel chorégraphié par Marina Abramovic et Urs Schönebaum, suspendant l’air, comme une offrande à l’âme du disparu.
Michael Lonergan : une présence inlassable
Michael Lonergan, compagnon de route, rappela combien Pierre était une énergie vivante, un fil tendu sans relâche vers les autres : « WhatsApp était son cordon ombilical avec les administrateurs, producteurs et artistes. Depuis 2016, je recevais chaque matin des messages : “Qu’as-tu à me rapporter ? Quelles nouvelles ? Où en est-on de telle production ?” Pierre ne se reposait jamais. Il n’arrêtait jamais de chercher, de poser des questions, grandes ou petites », dit-il, la voix brisée.
Il évoqua aussi son regard visionnaire, notamment sur The Hairy Ape de Richard Jones : « Il savait que quelque chose de grand se préparait. Et il avait raison : jamais New York n’avait vu pareille audace. »
Une « lumière cosmique » pour son épouse
Enfin, Marieke Audi-Peters a pris la parole, simple et digne, d’une poésie maîtrisée, confiant la sidération du choc ressenti à l’annonce du décès soudain de son mari en Chine : « Tout était extraordinaire chez Pierre. Vivre avec lui, l’aimer et être aimée par lui était extraordinaire… Son départ fut la chose la plus extraordinaire et inattendue qui pouvait lui arriver, à lui comme à nous. »
Elle évoque alors cet homme multiple, porteur d’une « lumière cosmique », et de la grandeur offerte par l’Armory : « Pierre excellait à pousser les autres à penser grand et à créer quelque chose de spécial pour le Drill Hall. »
Dans une image bouleversante, elle confia : « Dans les jours qui ont suivi sa mort à Pékin, j’ai ouvert toutes les portes et fenêtres de son abbaye qu’il avait restaurée en Toscane, pour qu’il puisse errer librement dans ses refuges favoris. Durant trois nuits, toutes les lumières de l’espace sont restées allumées pour qu’il se sente porté par cette lumière. » Et d’ajouter : « Nous avons imaginé avec Marina Abramović un rituel unique, pour mes enfants Sophia et Alexander, et spécialement pour Pierre. La poussière retourne en poussière, et la lumière à la lumière. »
Le rituel de Marina Abramović : sens et silence
Le moment fort fut cette expérience sensorielle conçue par Marina Abramović, la « grand-mère de la performance », et Urs Schönebaum. Depuis un écran, elle guida l’audience dans une méditation des sens : taboulé, café turc, cigare, étoffe imprégnée de son parfum préféré. Les yeux bandés, les participants retrouvèrent, par l’odorat, par le goût, la chair terrestre et joyeuse de Pierre.

Puis, dans un silence vibrant, elle les invita à se lever, à marcher en file indienne, munis d’écouteurs, vers une salle obscure, avant que la lumière ne se déploie, symbole du passage de l’ombre à l’au-delà. Une marche collective, poétique, spirituelle.
Une vie d’art, une lumière qui demeure
Né à Beyrouth en 1957, Pierre Audi a traversé les continents : Paris, Londres, Amsterdam, Aix, New York. Ses productions, de Monteverdi à Messiaen, de Wagner aux contemporains, mêlaient tradition et radicalité. Mais son génie, au-delà des œuvres, fut de bâtir des communautés artistiques, d’inspirer, de transformer des espaces en lieux de vie.
Le Park Avenue Armory, ce soir-là, est devenu un fragment de son œuvre, bien plus qu’un mémorial. Un espace où mémoire et création se sont rejoints, où lumière et son se sont conjugués pour rappeler que Pierre Audi, même absent, continue de briller.


Formidable de lire ce que Pierre avait accompli. Je suis pleine d’admiration. Merci Sylviane
09 h 48, le 16 octobre 2025