Beyrouth, Damas, Sanaa, Téhéran, Doha et pourquoi pas un jour Le Caire, Amman ou Riyad ? À quelle portée finira par se baisser le bras long dont s’enorgueillit Israël ?
De tous les pays du Proche et du Moyen-Orient, le Qatar était bien le dernier à se douter qu’il figurerait un jour sur la liste noire de l’État psychopathe. Après tout, et même dans ses rêves de conquête les plus délirants, Hitler s’était bien gardé de s’en prendre à la profitable neutralité de la Suisse ou de la Suède de l’époque. Allié des États-Unis mais entretenant de bonnes relations avec l’Iran, le richissime royaume gazier du Golfe avait lui aussi réussi à s’imposer comme un terrain neutre : un site propice à la diplomatie comme à la crypto-diplomatie, aux rencontres publiques ou confidentielles entre adversaires déclarés. Mieux encore, c’est Benjamin Netanyahu en personne qui, bien avant le séisme du 7 octobre 2023 – et à seule fin d’entretenir les rivalités au sein des rangs palestiniens –, refilait volontiers à Gaza, autrement dit au Hamas, les valises qataries bourrées de dollars en subsides à ce misérable territoire. Et surtout, c’est à Doha que se déroulent depuis de longs mois les tractations sur les otages israéliens, mais aussi américains, retenus par l’organisation islamiste. Et les cadres éliminés par les bombardements de mardi n’étaient sur place que pour plancher sur un projet de règlement « made in USA ».
En somme, le Premier ministre israélien aurait voulu torpiller cette chance qu’il n’aurait pas agi autrement. Il se montre plus acharné à casser du Palestinien qu’à récupérer les captifs, plus intéressé à multiplier les fronts de guerre qu’à rechercher la paix, avec pour unique souci de rester au pouvoir. « Il faut le traduire en justice » : ce rageur cri du cœur lancé par les Qataris porte hélas à sourire. Car Bibi a déjà fort à faire avec les tribunaux, aussi bien en Israël même qu’auprès de la Cour pénale internationale ; cela sans parler du procès contre l’État hébreu agréé, géré et tranché par la Cour internationale de justice !
Presque aussi vaine est la décision du Conseil de sécurité de l’ONU, réuni d’urgence jeudi, de condamner les frappes sur Doha mais sans en citer l’auteur, ce qui permettait d’éviter tout veto américain. Il n’empêche que c’est la première fois que le torchon brûle avec une telle fureur, et d’aussi flagrante manière, entre l’administration Trump et les forcenés de Tel-Aviv. C’est beaucoup trop tard en effet que le président des États-Unis a été informé, par le Pentagone avant que par les Israéliens, du raid sur Doha. Il a rabroué Netanyahu au téléphone et juré aux émirs du Qatar que l’impensable ne se répéterait jamais plus. Ses proches collaborateurs ont même confié aux très bien informés Axios et Politico que le chef de la Maison-Blanche était désormais excédé au plus haut point par les agissements de l’Israélien. Le plus important est cependant qu’il s’est décidé à reconnaître officiellement que cette frénésie guerrière ne sert pas les intérêts du seul Israël, mais aussi et surtout contrarie les intérêts américains.
Pire qu’un crime, qu’un faux pas ou qu’un pas de trop, l’agression contre le Qatar aura été une faute magistrale. Considérable est en revanche ce premier pas de Trump. Mais le plus dur reste à venir pour l’Amérique qui, depuis les désastres du Vietnam, d’Afghanistan et d’Irak, traîne une réputation d’indécrottable lâcheur.
Accablant apparaît à ce sujet le cas du Qatar. Car non seulement ce pays abrite la base militaire américaine d’al-Oudeid, la plus importante de la région, mais il est depuis 1996 lié par un pacte de défense on ne peut plus formel avec les États-Unis, et c’est ce traité qui vient d’être pris en faute. On imagine sans peine l’émoi que peut susciter une aussi spectaculaire démythification du parapluie yankee auprès des autres royaumes du Golfe. Les fameux accords d’Abraham ne risquent plus d’appâter trop de nouveaux candidats ; principal signataire de ces conventions, l’État des Émirats arabes unis a manifesté sa colère. Et pour couronner le tout, le poids lourd saoudien a renvoyé aux calendes grecques les projets de normalisation avec l’État hébreu, préférant plutôt convoquer un sommet arabo-musulman en signe de solidarité avec le Qatar.
Et puis pour finir, le Golfe, ce n’est pas tout. Le couac de Doha va probablement nourrir les doutes et appréhensions de l’Europe et de l’Alliance atlantique quant à la fiabilité des engagements stratégiques du partenaire américain. À l’autre bout de l’éventail planétaire, les appréhensions ne peuvent qu’être plus vives encore parmi les petits pays acculés, comme le nôtre en ce moment, à compter pour leur salut sur la primesautière bonne volonté de l’Oncle Sam.
Ne serait-ce que par souci de ses intérêts, de sa dignité nationale, de sa crédibilité, l’Amérique de Trump est plus que jamais tenue de montrer au pyromane de Tel-Aviv qui porte le pantalon.
Issa GORAIEB

