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Nos lecteurs ont la parole

Les nœuds gordiens du Proche-Orient

Le lien qui fixait le joug au timon du char de Gordias, le roi légendaire de Phrygie, formait le nœud gordien ; un oracle ayant assuré que l’empire d’Asie appartiendrait à celui qui pourrait le dénouer, Alexandre le Grand le trancha de son épée (334 av. J.-C.). Après quoi, celui-ci n’eut aucune difficulté pour conquérir l’Asie.

Différents sont les drames inextricables que connaît le Proche-Orient depuis une cinquantaine d’années : à chaque résolution d’un nœud gordien succède un nœud gordien plus compliqué et plus meurtrier. L’histoire du Proche-Orient depuis les années 1970 est marquée par une série de grands espoirs brisée par de tragiques désillusions.

Sadate à la Knesset, Sadate et Begin à Camp David, la reconnaissance mutuelle et l’échange d’ambassadeurs entre l’Égypte et Israël : des images fortes, des moments d’une grande intensité qui ont subjugué le monde entier, notamment celles et ceux qui, au Moyen-Orient, avaient vécu les décennies précédentes subissant, à longueur de journée, le matraquage médiatique de la Palestine à libérer et d’Israël à détruire ! La paix, enfin la paix ! Certes, la plupart des pays arabes furent opposés à cet accord, au point de déménager le siège de la Ligue arabe du Caire à Tunis, en représailles contre l’Égypte. Mais il y avait là un pas de franchi, une sorte d’élan, de dynamique que nous pensions impossible à freiner, encore moins à arrêter. C’était en 1979.

Malheureusement, en 1981, Sadate est assassiné, pour trahison à l’égard de l’islam et de l’arabisme, par un fanatique islamiste, membre des Frères musulmans, organisation rigoriste, extrémiste, connue pour son activisme et son recours à la violence. Un an plus tard, à la suite de l’invasion du Liban par Israël, surgit un mouvement de résistance à l’occupation, le Hezbollah, de confession chiite, affilié à l’Iran gouverné par Khomeyni qui avait auparavant renversé le chah Pahlavi (ami d’Israël) et dont les ambitions comprenaient la destruction de l’État d’Israël et la suprématie chiite au Moyen-Orient. Un nouveau jalon venait d’être posé sur le chemin cahoteux et chaotique de la région : l’ultra-nationalisme arabe des années précédentes s’imprégnait d’un islamisme militant et agressif.

Malgré quoi, les accords d’Oslo (1993-1995) suivis de la poignée de main entre Rabin et Arafat sur le perron de la Maison-Blanche reprennent la voie interrompue par l’assassinat de Sadate, celle de la reconnaissance entre les protagonistes directement concernés par la guerre au Proche-Orient : Israël et la Palestine. Un deuxième nœud gordien est tranché, avec, en prime – et comme pour l’accord égypto-israélien – le consentement quasi unanime des puissances et de l’ONU. Mais les irréductibles religieux, islamiques et juifs, ne l’entendent pas de cette manière : ils crient au sacrilège, à la trahison de la parole de Yahvé et d’Allah, et appellent leurs partisans à la montée aux extrêmes (expression favorite des jusqu’aux-boutistes). Et comme pour Sadate, la logique du meurtre et du terrorisme prend le pas sur celui de la reconnaissance : Rabin est assassiné en novembre 1995 par un extrémiste juif, pour la plus grande joie des colons israéliens en Cisjordanie et surtout du parti de droite, le Likoud, allié parlementaire des partis juifs orthodoxes utiles pour former une majorité gouvernementale.Depuis, le Proche-Orient n’a pas connu de répit : la colonisation juive s’intensifie en Cisjordanie, sans égard au droit international ; Israël envahit le sud du Liban en 2006, en guise de représailles à la mort de trois soldats par le Hezbollah, mais piétine face à la guérilla du mouvement pro-iranien, ce qui ne l’empêche pas de bombarder les villes de l’intérieur causant plus d’un millier de morts ; le Hamas exerce un contrôle absolu sur Gaza depuis le départ des colons israéliens et l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne ; la Syrie est en pleine guerre civile et l’Irak subit le contrecoup de l’invasion et de l’occupation américaine, pour la plus grande joie du Likoud de Netanyahu qui, avec ses alliés juifs orthodoxes, colonisent à tour de bras et exercent sur l’opinion israélienne un pouvoir de plus en plus autoritaire.

Tout cela dans un climat délétère de tensions et de montée aux extrêmes, sioniste agressif d’un côté, islamiste chiite de l’autre (le Hamas sunnite s’étant rallié à l’Iran) ! Paradoxalement certains pays arabes : les émirats du Golfe, le Maroc, la Jordanie établissent avec Israël des rapports diplomatiques dans le cadre des accords d’Abraham. Qu’est-ce qui donc interdit l’avènement d’une paix au Proche-Orient ? On aurait pu penser que la lassitude, l’aspiration à un meilleur niveau de vie, le besoin de liberté et de stabilité inciteraient les protagonistes de la région à pencher davantage vers la reconnaissance que vers l’hostilité.

Le conflit israélo-palestinien est d’une tout autre nature que celui entre Israël et les pays arabes : celui-ci implique des États souverains membres de la communauté internationale et donc soumis aux règles de reconnaissance et de bon commerce entre nations (entre États souverains, il y a toujours moyen de monnayer, de céder ceci en échange de cela !) : le conflit israélo-palestinien dont Gaza est aujourd’hui l’épicentre relève d’une incompatibilité d’émotions et de logiques – si l’on peut parler de logique – liée à la notion du sacré, biblique pour les uns, coranique pour les autres, liée aussi à une revendication territoriale qui comprend des Lieux saints pour les uns comme pour les autres. (Pour rappel, l’origine des Croisades est l’appel du pape Urbain en 1092 pour libérer les Lieux saints de la chrétienté, et ces Croisades ont duré deux siècles et empoisonné les relations entre l’Europe et l’Orient pendant un millénaire).

Au Proche-Orient, le fanatisme religieux a complètement absorbé les nationalismes. On l’a bien vu : Sadate et Rabin ont été assassinés parce qu’ils voulaient reconnaître l’autre c’est-à-dire l’ennemi, l’impie, l’usurpateur. Si Israël reconnaissait la Palestine, le sioniste radical reconnaîtrait ipso facto qu’il avait usurpé une terre habitée depuis treize siècles par les Palestiniens ; si, à l’inverse, la Palestine reconnaissait Israël, l’islamisme radical reconnaîtrait ipso facto que cette terre a été illégalement occupée depuis treize siècles, ce qui, pour les uns comme pour les autres, est une aberration et une abomination. Enfin les Lieux saints de l’islam et du judaïsme ne sauraient être partagés : cela relève d’une autre logique, immatérielle, insaisissable, absolue, qui n’autorise aucune concession, qui exclut la diplomatie et ne peut déboucher que sur la haine et la violence.

Le conflit israélo-palestinien nous dépasse et toutes les tractations du monde n’aboutiraient qu’à un filet d’eau dans le sable. En attendant, le Hamas tue au nom d’Allah, et Netanyahu et ses alliés religieux tuent au nom de Yahvé ! Ciel ! Qu’a-t-on fait de ton nom ?

« Je vous exhorte, que dis-je ? Dieu, par ma bouche, vous exhorte instamment, vous, les hérauts du Christ, à susciter (...) tous les hommes à porter sans tarder secours aux Christicoles, pour exterminer loin des terres des nôtres cette race funeste. » (Urbain II aux Croisés, 1092).

« Le clergé devrait abandonner cette vaine et ridicule prétention, que la sauveté et la défense des nations devrait être réglée par les décrets de la loi canonique. » (Anonyme, La Guerre libre, 1641, cité par E. Thuau, Raison d’État et Pensée politique à l’époque de Richelieu, 1966).

Deux visions des choses, l’une héritée du moyen-âge et qui a cours de plus en plus aujourd’hui, l’autre héritée des temps modernes, inspirée par la raison et l’expérience, et ouvertement méprisée par la plupart des dirigeants de notre monde.

Sam HAROUN, essayiste

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le lien qui fixait le joug au timon du char de Gordias, le roi légendaire de Phrygie, formait le nœud gordien ; un oracle ayant assuré que l’empire d’Asie appartiendrait à celui qui pourrait le dénouer, Alexandre le Grand le trancha de son épée (334 av. J.-C.). Après quoi, celui-ci n’eut aucune difficulté pour conquérir l’Asie.Différents sont les drames inextricables que connaît le Proche-Orient depuis une cinquantaine d’années : à chaque résolution d’un nœud gordien succède un nœud gordien plus compliqué et plus meurtrier. L’histoire du Proche-Orient depuis les années 1970 est marquée par une série de grands espoirs brisée par de tragiques désillusions.Sadate à la Knesset, Sadate et Begin à Camp David, la reconnaissance mutuelle et l’échange d’ambassadeurs entre l’Égypte et...
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