Couvrez cette ignominie que je ne saurais voir ! Prévue et même attendue puisque clairement annoncée aura été la réédition, vendredi en Conseil des ministres, de scènes déjà vécues où l’on vit les ministres chiites quitter la séance au moment où devait être débattu le plan de désarmement du Hezbollah. Au défi alors lancé au pouvoir exécutif dont ils continuent pourtant de faire partie, ces Excellences montées sur leurs grands chevaux auront ajouté cette fois un affront gratuit à la grande muette. Ils ont en effet évacué la salle à l’instant où y pénétrait le commandant de la troupe, porteur du plan opérationnel élaboré par l’institution militaire à la demande du gouvernement.
Il n’empêche que c’est visiblement un compromis à la libanaise, permettant à tout un chacun de sauver la face, qui a fini par prévaloir. À défaut d’avaliser formellement ce projet en cinq étapes, le gouvernement l’a accueilli favorablement. Bien qu’astreinte aux délais antérieurement requis, la troupe se réserve toute latitude de modifier son programme en fonction de ses besoins logistiques ou en effectifs, la bonne marche du processus demeurant tributaire des mesures positives que prendrait en retour Israël.
Voir le pouvoir exécutif marcher précautionneusement sur des œufs ne devrait pas trop surprendre. Les tenants de la ligne dure ne se privent évidemment pas de faire remarquer aux dirigeants qu’on ne fait pas d’omelette sans casser quelques-unes de ces petites merveilles de la nature bourrées de protéines et symbolisant à souhait le cycle de la vie. Mais tout doux ! n’est-ce pas précisément de précieuses existences que l’on s’éreinte à sauvegarder : celle des gens comme celle de l’État, et peut-être même du pays tout entier dans sa configuration absolument unique ?
Le fait est que rarement auparavant le gouvernement n’aura été l’objet d’un tel faisceau de pressions aussi vives que contradictoires. Israël redouble ainsi de violence pour s’aménager une confortable zone de sécurité vierge de toute présence milicienne et atteignant le fleuve Litani. Depuis le cessez-le-feu de novembre dernier, le Hezbollah n’a pas tiré une seule balle en riposte, et pas seulement parce qu’il redoutait des représailles massives ; l’évidente raison en est cependant qu’il préfère garder en réserve le reste de son arsenal à des fins d’intimidation interne, de chantage à la guerre civile, bravant de la sorte les convictions et vœux intimes de l’écrasante majorité de la population, dont une partie notable de la communauté chiite. À en croire le très sérieux New York Times, voici enfin que les États-Unis sont lassés des tergiversations officielles libanaises et semblent même résignés à s’en remettre plutôt à Israël pour finir le job laissé inachevé. Ceux qui se sont arrogé les destinées des chiites (et même de tout le pays) souhaitent-ils vraiment en arriver là ? Sont-ils seulement libres de leurs décisions ? Là réside le nœud de la question.
Tout puzzle n’est déjà pas une mince affaire, tous ces bouts de carton-pâte ou de bois échappant à toute cohérence géométrique et qu’il faut néanmoins assembler. Mais qu’en est-il alors quand le fabricant a délibérément omis de vous livrer une pièce essentielle, vous laissant en plan avec un trou béant dans votre laborieux ouvrage ? Il est clair que toute solution de la crise libanaise doit raisonnablement s’articuler sur divers paramètres. Le président de la République et le Premier ministre ont hérité d’une situation des plus catastrophiques, et ce sont incroyablement les responsables de ce désastre qui les accablent de leurs reproches et accusations ! Ces paramètres, Joseph Aoun et Nawaf Salam en tiennent parfaitement compte dès lors qu’ils ont trait aux dossiers domestiques, et à leur tête le retour des chiites dans le giron de l’État. Mais quel contrôle pourraient-ils humainement avoir sur les garanties internationales interdisant à l’avenir toute agression contre le Liban et qui ôteraient tout prétexte au Hezbollah ? Et plutôt que de faire pression sur le Liban, les faiseurs de paix ne devraient-ils concentrer leurs efforts sur l’Iran qui, par Hezbollah interposé, tient toujours en otage négociable et sacrifiable la communauté chiite.
Truqué est décidément le puzzle. Mais à qui donc s’adresser pour les réclamations ?
Issa GORAIEB

