Le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, Ali Larijani, arrive pour rencontrer le président du Parlement libanais, Nabih Berry, à Beyrouth, au Liban, le 13 août 2025. Aziz Taher/Reuters
L’évolution des derniers mois amène à l’aiguisement du débat autour du rôle américain dans la gestion du « dossier libanais ». Certains se demandent si les États-Unis ne sont pas sur le point de mettre le Liban sous tutelle. Cela donne un argument au Hezbollah et à ceux qui le « comprennent » pour dire qu’il n’y a aucune raison, à partir du moment où une partie du Liban veut bien se placer sous la tutelle d’une puissance étrangère, qu’une autre ne veuille pas en faire autant en rapport à une autre.
L’excellence et la supériorité d’un protectorat américain n’ont aucune évidence pour la partie pour qui il y a symétrie parfaite des situations et des choix. La proximité culturelle, idéologique et politique des États-Unis, dont se targuent une majorité de Libanais, n’est pas, pour elle, une raison suffisante pour rejeter un alignement alternatif ou opposé. Une minorité, substantielle et armée, clame sa proximité envers le velayet e-faqih et le régime iranien, avec autant, sinon bien plus de conviction et de fierté que la partie adverse. On ne verrait pas, dès lors, pourquoi le premier alignement aurait quelque chose d’inquestionné et disposerait d’un écart de légitimité massif.
Cela d’autant plus que Washington est loin d’être un médiateur impartial de l’accord de cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël. La guerre de Gaza et l’échantillon d’aveuglement pro-israélien de l’administration Trump ont eu un effet refroidissant, sinon glaçant, sur les différentes parties libanaises qui ont toujours eu un fond de sympathie pour les démocraties libérales occidentales. Cela a renforcé la thèse de la symétrie des (deux) tutelles et de la légitimation de l’un des alignements par le simple fait de l’autre.
Diplomatie du mépris
Deux choses permettraient de clarifier les arrière-plans du débat et de nous amener à l’élaboration d’une position libanaise authentiquement non inféodée à quelque axe que ce soit. La première, c’est que malgré les apparences et malgré les antipathies qu’on peut avoir pour l’une et l’autre, il n’y a objectivement pas de symétrie entre les tutelles. Si celle des États-Unis sur le Liban devait constituer un pendant de la tutelle iranienne sur le pays, elle se serait choisi une composante libanaise ou plusieurs et l’aurait financée, armée, organiquement liée à ses chaînes de commandement ; elle l’aurait idéologiquement façonnée et se serait proposé de lui assurer une suprématie politique, militaire et « essentielle » sur les autres composantes, constamment intimidées ; elle aurait à terme projeté de dominer hégémoniquement un pays dont la diversité religieuse et culturelle n’aurait plus trouvé aucune expression politique réelle. L’aide financière et en armement des États-Unis à l’armée libanaise ne relève d’aucun projet hégémonique, mais contribue à la simple survie du pays en renforçant l’unique institution de l’État qui fait encore l’unanimité chez les Libanais de toutes appartenances et capable de ramener un jour le pays à sa normalité. L’influence des États-Unis a donc servi et sert aujourd’hui à contrer la tutelle hégémonique iranienne, sans vouloir lui en substituer une autre. Non pas par vertu sans doute, mais par réalisme ou encore tout simplement par manque d’intérêt.
La seconde considération est qu’un alignement sur les États-Unis aujourd’hui n’est pas simplement questionnable à cause de la partialité et de la brutalité des manières de la première puissance occidentale, mais en lui-même et pour des raisons intrinsèques. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont plus ceux de Carter et d’Obama. C’est un pays qui a radicalement changé depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Sa politique étrangère n’a plus aucune ligne directrice, sinon celle que lui fournissent les strongmen de la planète, celle qui s’alimente de faussetés évidentes (telle l’agression de la Russie par l’Ukraine en février 2022), faisant du mensonge, à l’intérieur comme à l’extérieur, la monnaie courante du politique. La capacité de Benjamin Netanyahu à manipuler Donald Trump et à lui faire endosser sa politique à Gaza et ailleurs n’a de pareille que celle de Vladimir Poutine à lui vendre tous les talking points de sa propagande grand-russe, où Trump se retrouve en terrain familier, celui du national-messianisme.
C’est surtout un pays qui n’a plus de respect ni de bienveillance pour ses alliés, alors qu’il est plein d’égards pour ses plus dangereux adversaires. Ce que le Liban a vécu la semaine dernière avec la visite de Tom Barrack et Morgan Ortagus relève de ce nouveau style de la diplomatie de l’irrespect ou du mépris. Nous avons tous en mémoire la scène abjecte de la première réception à la Maison-Blanche de Volodymyr Zelensky, à la tête de la nation libre du monde actuel et surplombant infiniment en mérite et en courage son hôte, être traité comme un agresseur de plus fort que lui et un vulgaire quémandeur d’aide. Nous avons vu d’autres scènes semblables, à l’occasion d’autres rencontres, sans qu’aucune n’arrive au degré d’abjection de la première. Elles devraient calmer nos ardeurs, nous Libanais, si faciles à froisser, si sensibles au point d’honneur, si vexables dans notre amour-propre. Cessons de nous envelopper de nos toges immaculées et de nous indigner des blessures qui nous ont été faites. Qui sommes-nous comparés aux Ukrainiens ? Quand avons-nous fait preuve de courage pour défendre l’indépendance et la souveraineté de l’État qui est le nôtre ?
Ne croyons pas cependant, parce que humiliés et blessés, avoir raison sur le fond. Le Liban n’a jamais tenu aucune de ses promesses et ne cesse depuis 50 ans de tenter de gérer des crises qui le dépassent et à le faire par l’ambiguïté et la duplicité. On pourrait dire qu’il n’avait pas trop le choix, ce qui le disculperait un peu. D’accord. Mais restons conscients que l’ambiguïté et la duplicité sont restées dans notre culture politique des stratégies de survie qui nous sont devenues funestes.
Profiter du renversement
Le traitement que nous recevons des États-Unis n’a rien qui nous soit destiné singulièrement. C’est celui réservé au monde entier – sauf sa frange autoritaire. Que faire avec ? Eh bien, ce que les autres font de leur côté : ravaler l’offense, essayer d’aller aux extrêmes du contrôle de soi en tolérant les extrêmes de la bêtise et de l’arrogance. Ensuite, comme font les autres également, tenter de profiter autant que possible des opportunités ouvertes par le chaos créé par le tourbillon Trump. La Syrie de Chareh serait en cela un bon modèle. Profiter du renversement du monde d’hier par les États-Unis – ou, si l’on veut, dans notre région, par l’alliance israélo-américaine – ne veut en aucun cas dire compter sur eux pour nous soutenir dans notre projet de restauration du pays. Nous devons apprendre à considérer les opportunités – du chaos américain actuel – comme des chances, extrêmement précieuses en soi, mais particulièrement fugitives. Il faut avancer le plus vite possible dans notre projet tant que ces opportunités sont données, mais nous rabattre aussitôt sur une ligne de défense propre, solidement pensée et préparée à l’avance, dès le moment où l’Amérique hasardeuse se détournera de nous vers d’autres objets.
Les États-Unis se sont montrés, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme le pire des alliés pour les États fragiles ou faillis. Même au temps de leur diplomatie la plus éclairée et la plus courageuse, leurs désengagements subits ou pauvrement pensés se sont révélés catastrophiques pour leurs amis et leurs alliés dans ces pays. L’Irak, l’Afghanistan, la Syrie, le Kurdistan… sont des exemples marquants de ce défaut intrinsèque de fiabilité. La leçon est aujourd’hui pour nous Libanais : avalons les colères de l’émissaire américain et ses gronderies – le « behave » américain lancé à tous les alliés de l’Amérique – ; avançons le plus rapidement possible la restauration de l’État et surtout préparons le front d’unité intérieure qui devra porter la responsabilité du pays le jour où M. Barrack et sa sirène se seront dissipés par-delà les mers.
Philosophe, psychanalyste, chercheur au CNRS (EHESS Paris)


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12 h 30, le 08 septembre 2025