Une vue de l'exposition « Parallel Realms » de Spaz. Avec l'aimable autorisation de la galerie No Chef In The Kitchen
Il s’est d’abord fait connaître en tant que graffeur, artiste urbain officiant dans les rues de Beyrouth, notamment dans le périmètre de Gemmayzé, Geitawi et Mar Mikhaël. Sous le blaze Spaz (pour « Spasme »), emprunté à un jeu vidéo auquel il s’adonnait enfant, Raydan Zebian, 32 ans, a longtemps laissé les empreintes colorées de ses nuits blanches sur les murs de la ville. Il y taguait à la bombe un mélange d’inscriptions calligraphiques aux lettres dilatées et de « figures cartoonesques ». Parmi ses dessins fétiches, une frimousse de lapin aux yeux exorbités et au rictus dément. Une créature hybride, à mi-chemin entre l’animal sympathique et le monstre. Un personnage à l’image du Liban, ce pays qui oscille en permanence entre joie de vivre et événements effroyables, laisse entendre en substance son créateur.
Bien que résolument dénués de toute allusion politique ou communautaire, ses graffitis condensent – parallèlement à l’expression de ses émotions personnelles, elles-mêmes fluctuantes au gré des aléas du pays – le témoignage de la diversité des crises traversées par ses habitants. « Tout art est avant tout personnel. Il naît d’une nécessité d’être entendu, de s’exprimer, de partager des émotions et des expériences. Longtemps, le graffiti a été pour moi un moyen d’échanger autour de la vie au quotidien avec le plus grand nombre de gens. Les habitants des quartiers et les passants dans la rue. Maintenant j’entame une nouvelle phase », commente l’artiste.

Une phase indubitablement plus intimiste. Car, outre le fait que le muraliste soit passé aux petits formats et aux œuvres uniquement disponibles en galerie, c’est dans l’intimité de ses nuits qu’il fait désormais pénétrer les amateurs de son art.
Paralysie du sommeil et création
Et pour cause : l’ensemble des peintures sur toile et des dessins au graphite sur papier qu'il présente pour la toute première fois en galerie plongent les visiteurs de No chef in the Kitchen (nouvelle galerie beyrouthine au nom intrigant*) dans l’univers sombre et fascinant des visions qui hantent ses « paralysies du sommeil ». Ce phénomène étrange, qui touche certains dormeurs, se manifeste par des épisodes nocturnes de quelques minutes au cours desquels ils se sentent incapables de bouger, le corps figé et l’esprit souvent en proie à des hallucinations oppressantes. Aujourd’hui clairement identifié comme un trouble largement répandu, il aura pourtant longtemps traumatisé Raydan Zebian, alias Spaz, enveloppant son enfance d’une chape d’anxiété et d’effroi, dont il ne s’est libéré qu’à l’âge adulte. Parvenu à l’apprivoiser, il l’envisage désormais comme une lucarne ouverte sur les profondeurs de son subconscient.
C’est donc à partir de là, comme pour archiver et témoigner de ce ressenti singulier qui a laissé un impact puissant sur son caractère et sa personnalité, que Spaz a décidé d'opérer un virage dans sa carrière. Délaissant le graffiti nocturne, il consacre désormais ses heures diurnes – entre deux projets de murales sur commande – à la représentation de ses visions de figures fragmentées, de silhouettes distordues, toutes en membres et organes torsionnés et disloqués, qui tendent vers la monstruosité. Des visions qu’il envisage comme des images d’une réalité sombre et menaçante, aux perspectives indécises et cependant quelque part fascinantes.

Réunies sous l’intitulé « Parallel Realms » (Royaumes parallèles), cette première sélection de tableaux réalisés avec une grande précision et un souci du détail par cet artiste qui mélange les techniques du graffiti et de la peinture apparaît comme des fenêtres ouvertes sur l’univers intérieur de Spaz. Lequel, mû par son désir de « faire voir et ressentir aux gens ce que je vois et ce que je ressens », dit-il, a également signé dans tout l’espace de la galerie une installation murale qui donne justement l’impression aux visiteurs de pénétrer dans ses paysages oniriques singuliers, peuplés d’ombres spectrales.
*« Parallel Realms » de SpazUno, jusqu’au 17 septembre, à No Chef In The Kitchen, rue Pasteur, imm. Émile Rayess, 6e étage. Visite sur rendez-vous. Tél : 03 518 076.



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