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Errances de terres

En l’espace de trois jours, le monde sera passé du cauchemar d’un nouveau Munich à l’esquisse d’un embryon de Yalta qui ne saurait cependant prendre consistance qu’avec la contribution de la Russie.

L’épisode de Munich, on a eu le pénible sentiment de le revivre vendredi dernier, lors du sommet russo-américain d’Anchorage, en Alaska, consacré à la guerre d’Ukraine. On y a vu en effet Donald Trump réserver honneurs et témoignages d’amitié à Vladimir Poutine qu’il traitait peu auparavant de fou furieux. Le président des États-Unis renonçait ce jour-là à sa vieille exigence d’un cessez-le-feu préalable, oubliait ses menaces de sanctions contre Moscou, interdisait à Kiev tout accès à l’Alliance atlantique (OTAN) et passait l’éponge sur l’occupation russe de la Crimée datant de 2014. Comment ne pas songer, dès lors, au triste épisode dont fut le théâtre la magnifique cité bavaroise à la veille de la Seconde Guerre mondiale ? C’est la même et choquante absolution qu’accordaient en effet, par souci d’apaisement, trois grands pays européens à Hitler qui venait d’envahir de larges portions de la Tchécoslovaquie. Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre, aurait alors lancé Winston Churchill à l’adresse du gouvernement britannique de l’époque.

Trois jours après Anchorage, s’estompait la peu rassurante démonstration de bipolarisme mise en scène par l’Américain. Donald Trump recevait amicalement le même Volodymyr Zelenski qu’il rudoyait cruellement il y a quelques mois seulement. Directement, intimement concernée par le conflit, l’Europe, incluant cette fois dans ses rangs le royaume du Brexit, débarquait peu après en renfort à la Maison-Blanche. Elle arrachait au président US la promesse de s’impliquer dans la sécurité future de l’Ukraine et insistait pour être présente sur la table des négociations après un premier sommet trilatéral américano-russo-ukrainien. Reste à trouver la solution magique qui permettrait de traduire concrètement de telles garanties américaines hors de l’OTAN… mais dans l’esprit de la charte de l’OTAN ! Celle-ci, dans son article 5, fait sienne en quelque sorte la célèbre devise des mousquetaires de Dumas (Tous pour un, un pour tous) ; elle laisse toutefois aux signataires la liberté de choisir entre intervention militaire et soutien logistique à l’allié agressé.

Non moins délicate que cette question des garanties promet d’être celle des futures frontières. Depuis les temps les plus reculés, les humains se sont disputé la terre et ses ressources, ils ont entouré de barrières leurs chasses gardées. Par commodité ou par la conquête, de plein gré ou de force, ces lignes se sont souvent déplacées au fil des siècles. On peut ainsi comprendre que les régions séparatistes de l’Ukraine souhaitent authentiquement rejoindre la Russie, mais même assortie de compensations territoriales, il est difficile de cautionner une transaction résultant non point d’une négociation mais d’une sauvage invasion qui a déjà fait près d’un million et demi de morts.

Or ce sont ces mêmes transferts de terres dictés par les circonstances, ou alors par le culte du deal à tout prix, que prône le chef de la première superpuissance mondiale. Pire encore, c’est bien la première fois dans l’histoire de l’humanité que de telles transactions sont appréciées, recherchées et recommandées (sinon imposées) par un magnat de l’immobilier. Comment en effet mettre au compte de la seule déformation professionnelle la prétention de Donald Trump à s’approprier le Groenland et le canal de Panama, à convoiter l’Islande, à s’offrir une rutilante Riviera sur les ruines de Gaza ? Comment oublier qu’il est aussi le tout premier président des États-Unis à avoir avalisé l’annexion du Golan syrien et de Jérusalem-Est par Israël, en attendant de légaliser unilatéralement la colonisation juive de la Cisjordanie occupée ?

En donnant volontiers une prime à l’agression, Trump foule aux pieds l’un des piliers fondamentaux d’un ordre international déjà fragilisé, à savoir l’interdiction de toute acquisition territoriale par la force. Laisser faire l’ogre du Kremlin, c’est ouvrir la boîte de Pandore, met en garde Emmanuel Macron.

Que de Poutines en herbe de par le monde n’attendent que ça…

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com 

En l’espace de trois jours, le monde sera passé du cauchemar d’un nouveau Munich à l’esquisse d’un embryon de Yalta qui ne saurait cependant prendre consistance qu’avec la contribution de la Russie. L’épisode de Munich, on a eu le pénible sentiment de le revivre vendredi dernier, lors du sommet russo-américain d’Anchorage, en Alaska, consacré à la guerre d’Ukraine. On y a vu en effet Donald Trump réserver honneurs et témoignages d’amitié à Vladimir Poutine qu’il traitait peu auparavant de fou furieux. Le président des États-Unis renonçait ce jour-là à sa vieille exigence d’un cessez-le-feu préalable, oubliait ses menaces de sanctions contre Moscou, interdisait à Kiev tout accès à l’Alliance atlantique (OTAN) et passait l’éponge sur l’occupation russe de la Crimée datant de 2014. Comment...