Je n’aime pas Feyrouz.
Elle est trop figée à mon goût. Figée dans sa grandeur, dans sa noblesse, dans son univers bon enfant où tout est simple, doux, léger, où même la mort n’est pas dévastatrice.
J’en veux à Feyrouz.
Je lui en veux d’avoir enraciné en moi cet attachement à un pays qui désormais n’existe plus. Qui de vert a viré au gris et d’éternel s’est avéré périssable. Un pays qu’elle a peint aux couleurs de sa propre palette.
Je lui en veux de m’avoir « plantée » dans un village chimérique où le mal se résume à quelque vol de lanternes. Où les plus grands condamnés ont mérité ce sort pour avoir relâché les brebis du voisin. Où la plus éternelle des fâcheries prend fin par un poème d’amour.
Je lui en veux de m’avoir condamnée à chercher un Graal introuvable dont elle est la seule gardienne, dissimulé aussi bien que les citernes d’eau de Petra et aussi inaccessible que les notes que touche sa voix.
Je lui en veux de m’avoir fait croire en un monde où il suffit qu’une fille joue au voleur pour que son père redevienne le policier. Où sillonner les chemins en entonnant des hymnes avait un rôle décisif dans la réalisation de l’indépendance. Où le plus despotique des rois pouvait finir vaincu par une femme portant un trousseau de clés. Où l’on pouvait attendre un train au milieu d’un champ de pommes de terre et ce train finissait, comme Godot, par arriver.
Mais avoue, même toi Feyrouz tu n’y croyais guère.
Tu n’as même pas acheté de billet pour monter dans ce train.
Tu nous vends du vent.
Un vent qui nous soulève au-dessus de nos misères, qui balaie nos soucis et fait virevolter les rideaux qui cachent nos émotions. Un vent qui nous unit au-delà de nos différends et qui embrase nos passions.
Je n’aime pas Feyrouz.
Je la vénère.
Et je plains ceux qui n’aiment pas Feyrouz.
Ils sont condamnés à vivre leur réalité telle qu’elle est. À penser que la lune n’est rien d’autre qu’une planète. À croire que la valeur de Baalbeck se limite à l’archéologie et à l’architecture. Ils ne prennent pas la mer comme une unité de mesure de l’amour et ne sont pas transportés dans leur pays à chaque fois qu’une brise leur caresse le cou. Ils ne retombent pas en enfance chaque matin en allumant la radio et ne trouvent pas de réconfort dans leur nostalgie.
Je les plains parce qu’ils sont privés du sentiment d’appartenance à une nation utopique qu’aucune guerre, aucun exil, ne peut leur enlever.
Je n’aime pas Feyrouz.
Je la vénère, je l’idolâtre.
Et j’aurais souhaité que Feyrouz ait une Feyrouz dans sa vie pour qu’elle puisse goûter à ce bonheur.
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Cher(e) M.E., Les goûts et les couleurs ne se discutent pas. C'est juste qu'on aime que ceux qu'on aime, aiment ce qu'on aime!
23 h 09, le 16 août 2025