Faisons une hypothèse assez simple, petite expérience de pensée qui nous fait revenir quelque peu en arrière dans le temps et nous laisse concevoir une autre séquence des événements que celle qui a eu son cours dans le réel. Imaginons que le Hamas ne lance pas son opération le 7 octobre – ou encore qu’il la lance et qu’elle échoue faisant peu de victimes et peu d’otages – ; imaginons parallèlement que les choses vont leur train dans le programme nucléaire iranien, que la situation internationale est inchangée, avec une administration Biden poussant à un rapprochement israélo-saoudien pour faire entrer l’Arabie saoudite dans le concert des accords abrahamiques ; imaginons qu’en parallèle de ces évolutions la nouvelle administration Trump soit soumise à une forte pression israélienne pour arrêter par tous les moyens le programme iranien ; imaginons le moment arrivé où Israël, dirigé par le gouvernement Netanyahu, considère qu’il ne lui reste plus d’autre choix que de frapper militairement l’Iran, qu’il entraîne les Américains avec lui avec les conséquences connues. À ce stade, il ne reste plus qu’à imaginer la suite quasi logique de cette histoire, qui est la neutralisation du plus fort et du plus dangereux proxy de l’Iran, le Hezbollah. Celui-ci engage ses forces, le lendemain des frappes israéliennes, dans une confrontation avec Israël que nous allons supposer se faire selon les mêmes lignes et avoir les mêmes suites que la confrontation réelle. Dans un tel monde, quelle aurait été la situation du Liban ?
Tout ce que fait notre hypothèse, c’est de retirer du réel l’attaque du 7 octobre 2023 et l’opération israélienne lancée contre Gaza dans son sillon causal. Rien d’absurde dans l’hypothèse, puisque son timing aurait pu être autre, sa préparation nécessitant des délais plus importants que ceux qui ont coïncidé avec le rapprochement israélo-saoudien et la possibilité de le remettre en cause. Rien d’a priori improbable non plus dans un échec de l’attaque qui se serait cantonnée aux abords de la barrière sans la déborder vers les lieux de peuplement israéliens alentour. Nous nous situons donc dans le cadre d’une supposition qui n’est ni absurde ni improbable et qui aurait pu tout à fait coïncider avec le cours réel des choses.
La campagne israélienne contre le Hezbollah a détruit les deux tiers de son potentiel militaire, décapité son leadership, détruit des infrastructures vitales pour sa survie et lui a soustrait l’excès de puissance (fâ’id al-quwwa) qui lui permettait de gouverner directement ou indirectement le Liban. Elle a permis à l’État libanais de sortir de l’état de mort clinique dans lequel il se trouvait et de reprendre vie pour la plus grande satisfaction d’une très forte majorité des Libanais. En neutralisant ce potentiel iranien qui pointait plus de cent mille missiles sur le cœur du territoire israélien, assorti d’une force terrestre capable d’y faire irruption en nombre, Israël a privé l’Iran de son moyen de pression et de menace le plus formidable. En frappant de plus le sommet de l’État iranien ainsi que les dirigeants et les installations de son programme nucléaire, Israël a infligé une défaite cuisante à son principal protagoniste. La construction d’un Moyen-Orient débarrassé de la domination iranienne sur quatre de ses États – l’Irak, la Syrie, le Liban et le Yémen – et centré autour d’un partenariat de paix (abrahamique) impliquant le bloc de richesse et d’influence le plus important de la région aurait pu se déployer à plein potentiel.
N’était Gaza, Israël n’aurait pas eu tant de sang palestinien sur les mains. Il n’aurait pas si profondément choqué les sensibilités arabes et en partie occidentales avec l’horrible destructivité de sa machine à tuer. Il n’aurait pas été marqué par le signe infamant et délégitimant d’un génocide agi longuement dans la durée et ne reculant devant aucune cruauté de la déshumanisation collective. Il n’aurait pas transformé Gaza en un champ de ruines et strangulé spatialement sa population en la pressant sur des carrés de tentes dans un mouroir à ciel ouvert. Il n’aurait pas affamé une population d’errants alimentée au compte-gouttes et massacrée par dizaines ou centaines à chaque fois qu’elle s’agitait autour de ses dispensatoires. Il n’aurait pas étalé devant le monde l’insatiable recherche d’une vengeance que les pires exactions ne semblaient pas pouvoir satisfaire.
N’était Gaza, Israël se serait présenté à ses potentiels nouveaux partenaires arabes tel qu’il était à la veille du 7-Octobre, comme une puissance avec laquelle on pouvait tenter la démarche que les Arabes du Golfe ont fait le pari, partiellement réussi, de lancer. Puissance qui de plus aurait donné, avec son alliance indéfectible avec les États-Unis et ses impressionnants moyens militaires et de renseignements, les preuves de sa capacité de libérer la région du plan d’expansion le plus menaçant qu’elle ait connu. Pour les Libanais en particulier, la confrontation des deux puissances que sont l’Iran et Israël serait apparue comme celle entre deux puissances régionales rivales qui n’ont cessé de se menacer mutuellement jusqu’à l’inévitable clash. Deux puissances quasi également honnies, l’Iran, d’un côté, pour sa répression dans le sang de la belle révolution syrienne et sa lente destruction du modèle de coexistence libanais ; Israël, de l’autre, pour son inflexible déni des droits palestiniens et l’expansionnisme brutal de sa colonisation. Il reste que le ressentiment contre l’Iran se vivait au Liban dans des formes plus aiguës que l’hostilité contre Israël, ce dernier ne constituant pas une menace immédiate de destruction de l’entité même. Le Hezbollah a travaillé pendant des décennies, par l’intimidation, la violence ou la corruption, à mettre en échec les institutions libanaises pour, tel un boa constricteur, les phagocyter par petits bouts et les digérer avec la lenteur qu’il faut.
N’était Gaza, le Liban serait dans un puissant et joyeux élan de reconstruction de lui-même et de restauration de sa vie étatique, sociale et culturelle. Il aurait, avec la Syrie, l’Irak, les Arabes du Golfe et l’Arabie saoudite formé le bloc d’une renaissance politique arabe, libérée du joug et de la menace iraniens. Il n’aurait pas été touché par l’ombre portée de l’horreur de Gaza ni par les suspicions d’expansionnisme israélien, l’exemple gazaoui faisant craindre de la part d’un Israël qui, depuis le 7-Octobre, a viré au national-messianisme, des visées d’entames territoriales.
Il nous faut très clairement apprécier la différence que fait Gaza dans la posture libanaise face au Hezbollah pour éviter les pièges du débat actuel sur la remise de ses armes. Le Hezbollah tire argument de l’outrance israélienne à Gaza pour se donner raison après coup. Beaucoup de personnes de bonne volonté et ayant très peu de sympathie pour lui, tendent, sous le choc de Gaza, à penser qu’il faut s’orienter vers une politique qui tienne tête à l’ennemi israélien. Souvent incapables d’apprécier comment les équilibres militaires et stratégiques peuvent être atteints, elles se leurrent sur le chemin qui va d’un rejet radical des pratiques israéliennes à Gaza à la constitution d’une capacité libanaise de s’opposer à l’hégémonie militaire d’Israël sur la région. Il faut cesser de penser qu’un expansionnisme peut faire obstacle à l’autre et en être comme l’antidote. L’expansionnisme iranien est directement responsable de la guerre civile syrienne, ses centaines de milliers de morts et ses indicibles souffrances. Gaza révèle jusqu’où peut aller l’expansionnisme israélien. Le Liban n’a d’autre choix que de se placer résolument en dehors du champ de l’un comme de l’autre.
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