Les designs signés John Galliano pour Dior, présentés en 1998. Photo d'archives AFP
Paris, janvier 1998. Dans les salons ouatés de l’Opéra Garnier, le silence s’impose. L’air est dense, chargé par l’attente. Sous une lumière blanche, une silhouette féminine se dessine et fend le catwalk avec lenteur, comme un mirage. Ce soir-là, Dior ouvre un portail vers une époque engloutie. Là, sur l’arène, l’histoire vacille et le réel se brouille. Galliano, alors directeur créatif, ne défile pas, il ensorcelle, exhume, bouleverse, enflamme. Sous sa direction, la couture devient rituel. Et lui, l’alchimiste en chef.
Galliano, de feu et de flammes
John Galliano brûle d’une intensité rare, porté par une créativité dévorante où se mêlent passion, émotion et un perfectionnisme parfois tyrannique. Né à Gibraltar, il fait ses premières armes à Londres, où son audace ne tarde pas à se faire remarquer. Capable de choquer autant que de fasciner, il impose un style théâtral et profondément expressif, à l’image de sa personnalité flamboyante – brillante, mais souvent excessive.
À Paris, il s’affirme rapidement comme l’enfant terrible de la mode. Son génie ne fait aucun doute : maître du détail, technicien virtuose, il repousse sans cesse les limites du vêtement, transformant chaque silhouette en manifeste visuel. Mais cette quête de grandeur s’accompagne aussi d’un goût du spectaculaire qui frôle parfois la démesure.

Chez Dior, il ne se contente pas de redessiner l’allure féminine : il réinvente la maison en profondeur, lui rendant son éclat avec une vision baroque à contre-courant de l’époque. Alors que les années 90 prônent le minimalisme, Galliano célèbre l’excès, la mise en scène, la démesure – redonnant à la haute couture son pouvoir d’envoûtement. Il fait de l’élégance un récit vivant, un théâtre de la beauté mais aussi un miroir de ses propres tourments…
La marquise Casati version Galliano
Muse fantasque du début du XXe siècle, la marquise Casati – à la silhouette pâle et au regard halluciné – plane sur le défilé comme une ombre élégante et dérangeante. Trente-cinq looks défilent, comme autant d’apparitions, dans une montée en tension de décadence maîtrisée. Robes dos nu en velours aux motifs Art Nouveau, jupes de dentelle flottantes, manteaux du soir bordés de vison, capes impériales : chaque pièce témoigne d’un souci du détail poussé à l’extrême, dans l’esprit du perfectionniste Galliano.

Autour du cou, des torsades de perles, de grands médaillons, des bijoux suspendus comme des secrets anciens. Les visages, eux, ne sourient pas – ils racontent. Teints de porcelaine, paupières fumées appliquées avec une rigueur obsessionnelle, bouches rouges comme une blessure, intensifiées par ce regard de défi que Galliano exigeait de ses mannequins : un mélange troublant d’énigme et de tension. Les coiffures, relevées et crêpées en volumes poudrés, évoquent des perruques XVIIIe siècle passées au prisme du psychédélisme – ornées de rubans effilés, de perles égarées, de reliques d’un faste imaginé. Chaque modèle devient un tableau vivant. Nadja Auermann, glaçante et distante ; Jade Parfitt, souveraine ; Erin O’Connor, religieuse ; Natalia Semanova, poupée spectrale – toutes incarnent, sans concession, l’intensité imposée par le créateur.
Le final ? Une pluie de papillons pastel, tombant doucement comme une illusion figée. Le public, silencieux, semble retenu par ce souffle suspendu. Kate Moss, Madonna, Daphne Guinness – toutes happées par ce théâtre de l'excès. La presse, elle, s’enflamme : Vogue parle d’un « sortilège de couture », le New York Times salue « le retour du rêve », tandis que Women's Wear Daily évoque « un moment suspendu ». Mais derrière l’enchantement, il y avait la tension : l’exigence implacable du geste parfait. Les ateliers de la maison Dior ont exhumé des savoir-faire oubliés – teinture au pinceau, patine de tissus, broderies lunaires. Cette collection ne s’efface pas. Elle persiste, dérange autant qu’elle émerveille.

Et quand Galliano, silhouette fragile, revient saluer sous l’ovation, les mains tremblantes, on comprend que ce défilé dépasse la mode. C’est un rite. Une offrande excessive et sublime, entre le sacré et le vertige. Il ne suit aucune tendance – il impose un monde. Pendant vingt minutes, le palais Garnier a cessé d’appartenir au réel.
De Dior à Margiela : la métamorphose d’un génie problématique
Plus de vingt ans après, cette collection reste une pierre angulaire de la haute couture spectaculaire. À une époque où la mode penche souvent vers la neutralité, l’efficacité ou l’instantanéité, l’univers de Galliano rappelle la puissance de l’imaginaire et la beauté du geste inutile, mais sublime.
À rebours des lignes épurées qui dominent aujourd’hui, son approche continue de nourrir l’inconscient des podiums : la mise en scène pensée comme un manifeste, la passion pour l’artisanat rare, les muses élevées au rang d’icônes théâtrales. Son influence affleure dans les réminiscences baroques de Gucci, dans le romantisme trouble de Rodarte ou les visions sombres de McQueen.

Mais l’éclat a aussi vacillé. En 2011, Galliano est brutalement évincé de Dior, après la diffusion de propos antisémites tenus en état d’ébriété, provoquant un scandale majeur dans l’industrie. Ce moment marque une chute brutale, révélant des années de lutte avec l’addiction et la fragilité mentale – des failles longtemps dissimulées sous les ors du succès. Écarté des projecteurs, il traverse une période de silence.
Depuis 2014, il revient, plus discret mais toujours incandescent, à la tête de Maison Margiela. Là, il explore une voie plus introspective, mais jamais assagie. Sa créativité, toujours radicale, s’exprime avec une liberté nouvelle, plus instinctive, plus intérieure.
Au-delà de l’influence stylistique, l’empreinte de Galliano est celle d’un manifeste : une mode qui ose, qui dérange, qui raconte des histoires brûlantes – et fait de l’émotion un art à part entière. Son énergie, démesurée, instinctive, parfois incontrôlable, résonne encore aujourd’hui, tapie dans l’ombre des grandes maisons, prête à surgir dans les yeux de ceux qui osent rêver autrement et créer sans filet.
Comment recréer le rêve en 2025 ?
Reproduire l’extravagance façon Galliano 1998 aujourd’hui ? Bonne chance – à moins d’avoir sous la main un couturier personnel, une armée de coiffeurs inspirés et un budget digne d’une montée des marches.
Mais qu’on se rassure : inutile de tout posséder pour capturer l’esprit. Il suffit d’oser – et de soigner les détails. Tout commence par les bijoux.
Romyni Vintage Boutique, c’est l’adresse secrète à connaître. Ce cabinet de curiosités regorge de pièces uniques et audacieuses : camées monumentaux, colliers baroques, broches oversize, ceintures-bijoux sorties d’un opéra italien, boucles d’oreilles opulentes. Ce sont ces éclats anciens qui font basculer une silhouette du simple look au récit incarné – ces détails qui transforment une robe en personnage.
Quelques pièces pour convoquer le drame :
Violetta Dress – Retrofête (~1 725 USD). Une silhouette sculptée, presque mythologique. Pour celles qui entrent dans une pièce comme on entre dans une légende.
Devon Long Dress – MISCREANTS (~970 USD). Théâtrale, nocturne, décadente. Une robe qui ne cherche pas à séduire – elle impose.
Cape en velours – Rick Owens (~2 000 USD). Mystique, impérieuse. Elle glisse dans la nuit comme une énigme vivante.
Côté accessoires : retournez dans le placard familial. Il s’y cache peut-être un poncho en cachemire oublié, une robe jugée trop dramatique pour la vie réelle, un éventail brodé qui n’attendait que votre grand retour. Récupérez. Réinventez.
Nouez un foulard de dentelle autour de la tête. Choisissez un rouge à lèvres sombre, un regard charbonneux, un parfum trop capiteux pour le jour. Et surtout : tenez-vous comme si vous aviez une tragédie à raconter. L’attitude fait tout. Le panache n’a pas besoin d’un siècle, juste d’une conviction.



c est comme ca qu ils tiennent et abusent le Monde:"propos antisémites"?? hahaha... on est tous libre de dire et de faire ce qu'on veut, comme "EUX".
08 h 54, le 14 août 2025