D.R.
Le goût de l’aventure et la passion de la liberté embrasent plus que jamais les pages et l’inspiration de Sylvain Tesson. Après Blanc, avec hauts sommets enneigés et pentes risquées, Dans les forêts de Sibérie au fond d’une datcha au bord du lac Baïkal, et surtout Fées, l’écrivain-voyageur récidive dans ses désirs et ses expériences d’impénitent arpenteur d’espaces et de téméraire alpiniste.
À cinquante-trois ans, auréolé de plusieurs prix (Prix Goncourt de la nouvelle, Prix Médicis, Prix Renaudot), épris de nouveaux paysages et d’un irrépressible besoin de rêver, le voilà lancé sur les routes du monde malgré les terribles séquelles d’un accident qui a failli lui coûter la vie.
Intitulé Les Piliers de la mer, le dernier opus de Sylvain Tesson est un regard attachant sur la vie, l’énergie de l’univers, une certaine notion de la liberté en ignorant la servitude de la passion et le besoin péremptoire de l’évasion. Un ouvrage qui comble les fidèles lecteurs de La Panthère des neiges tant les thèmes tessoniens reviennent en boucle, tout en se renouvelant, avec toutefois cette impression de « déjà lu »…
Avec son compère du Lac et le photographe Goisque, l’assaut est donné pour la fiévreuse escalade de plus d’une centaine de stacks. Il faut écouter Sylvain Tesson donner l’explication et le sens à ce mot, venu de la Blonde Albion : « En anglais, on appelle ‘‘stacks’’ les piliers de la mer, détachés de la côte. Autour du monde, ces sentinelles de roche se dressent par milliers devant les falaises côtières. Je veux me balancer dans les vagues, grimper ces aiguilles au milieu des oiseaux. »
Voilà, c’est de cela qu’il s’agit dans cet ouvrage où l’aventure mène les protagonistes aux frontières les plus lointaines de la planète, différemment fréquentées, avec le talent d’un intarissable conteur et d’un brillant homme de lettres doublé d’un sportif intrépide qui ne craint ni les difficultés ni les dangers. Fabuleuse randonnée qui déploie une vaste cartographie qui va de l’Europe en Afrique en traversant l’Asie. De l’aiguille d’Étretat au Coffee Bay du continent noir en passant par les crénelures des Highlands en Écosse, la lave de la Tasmanie, le calcaire de l’île de Zante en Grèce, la baie de Lan Ha au Vietnam, l’argile de l’Estuaire du Saint Laurent, les stacks dressent leurs crêtes et narguent, en toute quiétude, ceux qui veulent les escalader, les dominer, les dompter, les annexer à leurs exploits.
Ces tours rebelles de la haute mer sont l’objet de convoitise de ces trois aventuriers en quête de sensation forte, de déconnexion, de solitude, d’expérience insolite, de dépaysement. Si vivre ici, pour Tesson, c’est passer de stack en stack, c’est aussi circuler de phrase en phrase. Et déferlent alors ces citations littéraires, attestant une riche et vaste culture, où d’Homère à Rimbaud en passant par Baudelaire, Pascal, Péguy, Proust, Montherlant, Walt Whitman, Jules Verne, Gaston Bachelard, Jean Grenier, Pessoa et un chapelet d’autres écrivains, philosophes ou même peintres et musiciens (Rameau et Komitas) jettent un éclairage singulier et percutant, éminemment culturel et civilisationnel.
Avant de conclure et de saluer ce beau voyage étourdissant de connaissances – aussi géographiques que culturelles –, reste à garder en tête la morale de Tesson pour ces stacks impressionnants et hors normes : « peiner pour les atteindre, regretter d’en partir, mourir d’y rester ! »
Mais il reste une secrète et douce interrogation : si Sylvain Tesson escaladait la bicéphale grotte aux pigeons de Raouché à Beyrouth, quels sont les mots, les images et les histoires qui voletteraient autour de cette arche rocheuse caressée par le soleil et battue par le vent et l’embrun ?
Les Piliers de la mer de Sylvain Tesson, Albin Michel, 2025, 214 p.