D.R.
Dans la formule brève Mes vies, l’intitulé des Mémoires de Khatchig Babikian, réside une densité rare qui désigne à la fois le parcours d’un homme et la traversée d’une étape historique du Liban. Le pluriel de vies signale plusieurs existences en une seule, plusieurs appartenances vécues comme autant de fidélités, plusieurs rôles assumés sans perdre ses convictions.
Le titre est riche de résonances poétiques qui suggèrent une richesse d’expériences et soulignent d’avoir vécu plusieurs fois en une seule existence. L’adjectif possessif « mes » indique une narration subjective, une implication directe de l’auteur dans ce qu’il va raconter de sa propre histoire. Mais la pluralité de vies intrigue. Cela renvoie à différentes périodes de l’existence comme des identités multiples : enfance, carrière, exil, combat politique. On dirait des expériences exceptionnelles qui donnent à chaque étape une dimension de vie à part. C’est une invitation à une lecture en strates, plutôt qu’un récit uniforme.
Khatchig Babikian retrace son parcours personnel et politique exceptionnel depuis ses origines arméniennes jusqu’à sa longue carrière de député et de ministre au Liban. C’est le récit émouvant d’un homme façonné par l’exil, la justice et la mémoire.
Les deux premiers chapitres « L’avocat » et « Ma vie politique » sont écrits par la plume de Babikian. Ils font le lien entre l’intime et l’universel, l’exil et l’ancrage. À travers ce témoignage, l’auteur interroge la complexité de l’identité à travers de multiples patries. C’est un homme des frontières à la fois arménien, chypriote et libanais. Il invoque ses racines arméniennes avec émotion tout en affirmant son attachement au Liban. L’ombre du génocide plane sur son enfance. Dès le seuil du livre, le ton est donné : « Je suis né sur le chemin de l’exode, à Chypre, où mes parents sont arrivés en 1922 après le drame de la Cilicie. » Il voit le jour un 5 avril 1924 à Larnaca sur l’île chypriote. Après un séjour en France, son père décide de s’installer au Liban. Avocat de formation, il s’établit à Beyrouth où il ouvre une savonnerie et poursuit ses activités au sein de la communauté arménienne. Khatchig, influencé par les récits de son père, relatant devant ses visiteurs ses plaidoiries en Turquie devant la Cour criminelle, choisit de s’orienter vers des études de droit à l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, après avoir fait une partie de sa scolarité en France, complétée au Liban chez les frères des écoles chrétiennes et à l’école italienne des garçons à Ras Beyrouth. La capitale libanaise l’accueille comme un fils retrouvé. Il apprend avec les études de droit, la rigueur du langage et la force des arguments.
Sa vie de député s’échelonne sur quarante-cinq ans et il fut nommé plusieurs fois ministre durant les cinq mandats des présidents de la République, depuis 1960. Khatchig Babikian décrit de l’intérieur la complexité du système politique libanais. Il témoigne du chaos de la guerre de 1975 à 1990 aux mille rebondissements, avec des tentatives de dialogues et de réconciliations. Plus qu’un récit personnel, c’est un document historique précieux sur le Liban contemporain du temps de Camille Chamoun et de l’appui du parti Tachnag au Président dès 1952. De l’accession du Général Fouad Chehab au pouvoir et son régime sur la réforme de l’Administration dont l’auteur de Mes vies était un incontestable partisan. Puis le rôle qu’il joue sous le règne des présidents Charles Helou et Souleiman Frangié.
Les trois derniers chapitres sont rédigés par la plume de sa fille Christine Babikian Assaf, historienne, doyenne de la faculté des lettres et des sciences humaines à l’USJ. Elle prend la charge de compléter les mémoires interrompus suite à la mort du père. La rupture entre les deux plumes est marquée par le passage de l’adjectif possessif « mes » à celui de la troisième personne du singulier « ses » qui introduit le troisième chapitre. Le lecteur passe d’un récit autobiographique à un autre narratif complété par le recours aux témoignages recueillis, aux photos, aux archives de famille et aux annexes. Le lecteur se trouve devant un triptyque qui traite de l’engagement de Babikian à l’égard de sa communauté arménienne, de la Francophonie et de l’Association libanaise de management dont il est le fondateur.
Faisant suite à la préface de Christine Babikian, le premier témoignage de Bertrand Badie ouvre le livre : « Je l’écoutais comme on se régale des propos de ses intelligences vives nées des minorités et qui savent porter l’universel plus haut que quiconque d’autre. Je ne l’ai jamais revu, mais je n’ai cessé de penser que nous avions besoin d’autres Babikian ! »
L’auteur de Mes vies s’est singularisé par sa capacité de travail hors norme, son sens de l’engagement dans la chose publique et ses positions avant-gardistes. Nous n’avons qu’à citer son attitude à l’égard de la place donnée à la femme et sa proposition de réserver des quotas lors d’un discours tenu en septembre 1975 à l’Assemblée générale de la Francophonie à l’île Maurice. Son action politique a été vouée à la promotion de l’intérêt général libanais, alors que pour une certaine classe politique, toute réforme en profondeur constituait une menace aux acquis personnels.
Khatchig Babikian ne connaissait l’Arménie que par le récit de son père et par les cartes accrochées aux murs, et il se sentait libanais dans ce pays d’accueil où il s’est réalisé. Une double appartenance et une double fidélité : un pied dans les cendres du passé et un autre dans l’avenir du pays des Cèdres.
L’identité arméno-libanaise est une couture délicate entre deux tissus résistants : l’héritage d’un peuple qui refuse l’oubli et l’inscription dans un Liban complexe, pluriel, toujours en quête de lui-même. D’un Liban divisé, Khatchig Babikian incarne l’idée d’un vivre-ensemble possible construit sur le respect et la responsabilité. En choisissant de raconter ses mémoires, il ne se contente pas de tracer sa trajectoire, il transmet une mémoire plurielle, celle d’un peuple en exil, d’un pays en mutation et d’un homme tiraillé entre fidélité et modernité.
Mes vies. Mémoires de Khatchig Babikian (1922-1999), présentés et annotés par Christine Babikian Assaf, Antoine, 2025.