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Nos lecteurs ont la parole

Cinq ans d’enquête : une justice libanaise sous verrou

Cinq ans se sont écoulés, et pourtant, aucune justice n’a encore été rendue. L’enquête sur la plus grande explosion non nucléaire de l’histoire moderne demeure dans l’impasse. Pour beaucoup, il s’agit d’un dossier trop explosif pour être traité par la justice libanaise.

Mais que s’est-il réellement passé durant ces cinq années ? Quels sont les obstacles qui empêchent l’aboutissement d’un procès équitable ?

Retour sur cinq années de péripéties et de blocages.

Peu après l’explosion, exactement le 18 août 2020, le juge Fadi Sawan est nommé à la tête de l’instruction liée à la tragédie du port de Beyrouth du 4 août qui avait causé plus de 200 décès, fait des milliers de blessés et ravagé une large partie de la capitale.

En novembre 2020, Sawan adresse une demande officielle au Parlement pour pouvoir enquêter sur plusieurs ministres et députés dont une partie étaient toujours en fonction à l’époque.

Puis, en décembre 2020, sans attendre la levée de leur immunité, il inculpe deux anciens ministres (et députés en poste à l’époque) : Ali Hassan Khalil et Ghazi Zeaiter pour négligence criminelle. Cette décision a suscité une vive controverse politique. Ces derniers contestent la légalité de leur inculpation, arguant qu’elle viole l’article 70 de la Constitution.

Cependant, pour beaucoup, cette initiative controversée n’est pas qu’une erreur de stratégie judiciaire. Elle est interprétée comme un acte délibéré. En inculpant des figures politiques sans couverture juridique suffisante, Sawan aurait en réalité ouvert la voie à sa propre récusation. Certains y voient une manœuvre pour se libérer d’un dossier devenu trop lourd à porter. Des rumeurs persistantes évoquent alors des pressions et même des menaces à son encontre.

Quelques semaines plus tard, le 18 février 2021, la Cour de cassation libanaise statue sur le recours déposé par les deux ministres et récuse officiellement Fadi Sawan. Elle invoque un risque de partialité, son propre domicile ayant été endommagé par l’explosion. Une décision qui sonne comme un coup d’arrêt brutal à une enquête déjà entravée par de nombreux blocages politiques.

Après la récusation du juge Fadi Sawan en février 2021, c’est le juge Tarek Bitar qui est nommé pour reprendre l’instruction de l’affaire de l’explosion du port de Beyrouth. Il hérite d’un dossier miné par les pressions politiques, les désaccords institutionnels et les attentes d’une opinion publique en quête de vérité et de justice.

Dès les premiers mois de son instruction, Bitar suit une stratégie similaire à celle de Sawan : il décide d’inculper plusieurs hauts responsables politiques et sécuritaires sans attendre la levée formelle de leur immunité.

Comme prévisible, ces inculpations provoquent une série de recours, de refus de comparution et de contestations de compétence. Les responsables inculpés arguent que seuls des organes spéciaux comme la Haute Cour de justice sont habilités à les juger.

Le 14 octobre 2021, le Hezbollah et le mouvement Amal organisent une manifestation pour exiger la révocation de Bitar. La situation dégénère rapidement à Tayyouné : des tirs nourris éclatent, faisant au moins 6 morts et plus de 30 blessés. Le Hezbollah accuse les Forces libanaises d’avoir attaqué les manifestants par surprise. L’armée intervient pour rétablir l’ordre. Cette journée marque un tournant : l’enquête devient un enjeu d’affrontement national.

Fin 2021, l’avalanche de recours entraîne la suspension de l’enquête pendant plus d’un an. En février 2023, tous les accusés encore détenus sont libérés. C’est notamment le cas d’Ahmad el-Ouf, un haut responsable des douanes et citoyen libano-américain. Son avocat invoque le « Levinson Act », une loi américaine contre les détentions arbitraires de ressortissants américains. L’ambassade des États-Unis aurait également exercé une pression diplomatique directe. Bien que le Liban ne soit pas lié juridiquement à cette loi, elle a servi de levier politique.

En parallèle, Bitar tente une reprise unilatérale en s’appuyant sur une lecture audacieuse de la procédure. Il relance les inculpations et convoque de nouveaux suspects. Le procureur général, lui-même cité dans l’enquête, contre-attaque en l’accusant d’usurpation de pouvoir et ordonne la libération de tous les détenus liés à l’affaire.

En janvier 2025, Bitar tente de relancer l’instruction : il convoque une dizaine de responsables. Il a pu interroger certaines personnalités, mais n’a pas réussi à le faire pour d’autres, notamment Ghazi Zeaiter, qui continue de se retrancher derrière son immunité parlementaire, d’autant plus qu’une session extraordinaire a été ouverte du 5 juin au 20 octobre 2025. Ce qui est surprenant, c’est qu’aucune pression parlementaire ou politique sérieuse ne soit exercée pour lever cette immunité, alors même que des procédures similaires sont engagées dans d’autres affaires ayant eu un impact bien moins lourd sur le pays.

Malgré sa volonté de poursuivre les responsables politiques et de ne pas céder aux pressions, Tarek Bitar se retrouve paralysé comme son prédécesseur. En juillet 2025, soit cinq ans après la catastrophe, l’enquête est toujours bloquée, aucun procès n’a été ouvert, aucune condamnation prononcée. Ce que le juge doit désormais faire, c’est rendre sa décision, loin des caméras et des pressions médiatiques, dans les plus brefs délais, même si certains refusent toujours de comparaître. En effet, le manque de comparution ne doit pas être un obstacle au rendu de cette décision et pourrait même se retourner contre la personne non comparante elle-même. C’est la seule manière de débloquer cette affaire avant que le juge ne soit, une fois de plus, retrouvé sous verrou.

Juriste

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Cinq ans se sont écoulés, et pourtant, aucune justice n’a encore été rendue. L’enquête sur la plus grande explosion non nucléaire de l’histoire moderne demeure dans l’impasse. Pour beaucoup, il s’agit d’un dossier trop explosif pour être traité par la justice libanaise.Mais que s’est-il réellement passé durant ces cinq années ? Quels sont les obstacles qui empêchent l’aboutissement d’un procès équitable ?Retour sur cinq années de péripéties et de blocages.Peu après l’explosion, exactement le 18 août 2020, le juge Fadi Sawan est nommé à la tête de l’instruction liée à la tragédie du port de Beyrouth du 4 août qui avait causé plus de 200 décès, fait des milliers de blessés et ravagé une large partie de la capitale.En novembre 2020, Sawan adresse une demande officielle au Parlement pour...
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