La promotion 1974 du Collège Notre-Dame de Jamhour a perdu l’un de ses enfants les plus brillants, les plus insaisissables, les plus profonds.
Ziad Rahbani s’est éteint et, avec lui, un pan de notre mémoire collective, de notre irrévérence, de notre rêve d’un Liban plus juste qui semble vaciller, mais sa lumière, elle, continue de briller au fond de nous.Huit années durant, il fut notre camarade. Déjà, il détonnait.
Il ne rentrait dans aucune case, n’obéissait à aucun format. À l’étude du soir, ses devoirs étaient rapidement expédiés et le reste du temps, il le consacrait à composer sa musique. Dans l’autocar qui nous ramenait à Beyrouth, il entonnait un « zajal » qui faisait tordre de rire ses camarades, le surveillant ainsi que le chauffeur, risquant de nous envoyer tous dans le ravin. Cela a inspiré sa chanson Aa hadir el-bosta.
Sous l’uniforme rigide de l’époque, Ziad portait une révolte joyeuse, une ironie blessée, une intelligence intuitive.
Son humour désarmait, ses réparties déroutaient.
Il faisait rire pour faire penser. Il bousculait sans violence. Il renversait les barrières avec des mots.
À l’époque, il s’amusait à désarçonner les professeurs. Plus tard, il désarmerait les dogmes, les partis, les hypocrisies.
Il n’a jamais cessé d’être en marge.
À l’école, dans la vie, en politique. Il a dérangé. Il a provoqué. Il a déçu parfois. Il a scandalisé souvent.
Mais il est resté fidèle à sa conscience, et profondément engagé aux côtés des oubliés, des humiliés, des petites gens, des sans-nom et des sans-grade.
Ziad n’a jamais eu peur de perdre l’amour du public ni l’approbation des puissants.
Il disait ce qu’il pensait, même si cela coûtait cher. Et cela lui a souvent coûté très cher.
Mais il est resté debout. Radical, complexe, tendre et rugueux à la fois.
Et voilà que, paradoxalement, lui qui fut contesté toute sa vie fait aujourd’hui l’unanimité.
Son cercueil a réuni ce que la politique libanaise divise depuis des décennies.
Autour de sa dépouille, on a vu l’improbable : les contraires côte à côte, les adversaires en silence, les rancunes suspendues.
Il fallait qu’il parte pour que le Liban s’unisse finalement, dans le chagrin et la gratitude.
Car au-delà des clivages, il y avait en lui une vérité nue, douloureuse, qui touchait chacun.
Il incarnait un Liban sincère, drôle, généreux, humain.
Un Liban qui doute, qui pleure, qui chante et qui résiste.
Un Liban qu’on ne voit plus que dans ses œuvres, dans ses musiques, dans ses silences.
Je l’ai revu des années plus tard, dans son studio, après que notre promotion s’est dispersée sur les chemins de la vie. Il m’avait dit alors qu’il ne quitterait jamais le Liban.
Il m’a parlé de nos anciens camarades.
Sous l’apparente désinvolture, il y avait un homme tourmenté, qui est resté cet adolescent qui faisait rire pour apaiser.
Aujourd’hui, la promotion 1974 a le cœur en berne.
Mais avec nous, c’est tout un peuple qui pleure.
Pas seulement l’artiste de génie. Pas seulement le compositeur incomparable.
Mais l’homme. L’éclaireur. Le frère d’humanité.
Repose en paix, camarade Ziad. Tu nous manques déjà.
Yordan B. Obégi
Promotion 1974 – Collège
Notre-Dame de Jamhour
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