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Ziad, « Maro de L’Orient-Le Jour » et la génération perdue


C’est peu dire qu’en partant, Ziad Rahbani a emporté dans ses bagages ce jazz oriental et ce discours amer érigés en culte par toute la jeunesse de la guerre civile.

Beyrouth, 1983. Sur les marches d’une université privée, des étudiants traînent entre deux cours, incertains de la venue du professeur, tandis qu’au loin commencent à gronder les échos d’un nouveau round de combats. L’électricité dans l’air ressemble à celle d’un orage et, à force de vivre ce danger permanent qui se rapproche et s’éloigne, ils n’y font presque plus attention. Il y aura toujours, pour passer la nuit s’il est impossible de rentrer, un parking sous-terrain, un copain qui n’habite pas loin. Et puis il y a Saroufim qui s’en fout. Lui, il est du Nord. S’ils bombardent, ce n’est pas pour lui. Il prêche aux autres de ne pas se sentir concernés. Tout à coup, les obus commencent à pleuvoir. Il en tombe sur le campus. À force de les fréquenter, on les reconnaît à leur fracas, tous rebuts de guerres étrangères ou surplus pouvant encore servir : Katiouchas russes de type GRAD, RPG-7 antichars, également russes, LAW américaines… Les murs tremblent, les jambes flageolent, on s’abrite comme on peut. Le prof ne viendra pas. On ne rentrera pas chez soi avant que les choses se clament, ce qui peut durer jusqu’à l’aube. À la peur succède l’euphorie. Pour faire monter son adrénaline qui retombe, quelqu’un propose à la ronde d’aller acheter des sandwiches de falafel sur la ligne de démarcation, la « ligne verte », à un jet de pierre de là. Quelqu’un lance « el-falafel taybé, bas mich kel yom ! » (Les falafels c’est bon, mais pas tous les jours). Il cite un dialogue de Ziad Rahbani qui parle à tous, étudiants désargentés, souvent mal nourris aux rares troquets environnants, soignant leur désespoir au pétard sinon plus, génération littéralement perdue, sans plans ni projets, recluse dans un territoire congru et rêvant d’impossibles ailleurs. Mais voilà, le mot falafel articulé recto tono en parodiant Ziad, et ce sont cinquante étudiants pliés de rire après avoir frôlé la mort.

Quelqu’un enchaîne en chantant Ismaa ya Rida, repris en chœur par les tétanisés de tout à l’heure qui commencent à se détendre. Cet ouvrage d’Anis Freiha, lecture imposée en classe de 6e, est adressé au fils de l’auteur. Il raconte des historiettes qui parlent de l’innocence qui régnait sur la vie des villages libanais avant les changements de la modernité et l’attraction de la ville. Mais quand c’est Ziad Rahbani qui reprend le titre, c’est pour dévider l’amertume d’une époque où le prix de la laitue monte en flèche, où la laitue que vous plantez ne vous appartient plus, où quand on a dépensé tout ce qu’on a pour un repas, le lendemain on a de nouveau faim et il faut à nouveau peiner pour se nourrir, et puis, écoute, Rida, l’arabe ne sert plus à rien. Branche-toi le soir sur Radio Londres et apprends l’anglais avec Mary qui épelle et explique. Les regards se font rêveurs. Londres… si seulement. Et d’ailleurs, n’importe où hors du monde. Hors du monde, c’est encore Ziad qui vous emporte 3a hadir el-bosta. Dans la chaleur d’un bus poussif, un homme rêve des yeux noirs de Aliya qui pourraient être ceux de n’importe quelle camarade de cette université dont le bus est un modèle réduit. Peu de mots, mais toute la lourdeur d’une vie de plus en plus étroite où laideur et obsolescence commencent à gagner le quotidien. « Celui-là mange des figues, celui-là une laitue et celui-là, avec sa femme, dieu qu’elle est laide sa femme ! » On tape des mains et des pieds, en cadence, des danses s’improvisent. On ne pense qu’aux beaux yeux de Aliya dans le refrain de ce texte pourtant oppressant. Chacun sait que sans les yeux de Aliya la vie ne tiendrait à rien.

Jusqu’à l’aube, sur les marches de cet établissement derrière lequel se dessine une forme d’avenir, à condition qu’il fonctionne et que la paix revienne, vont fuser les citations cathartiques de Ziad Rahbani. Ses deux dernières pièces achèvent de balayer les gentilles illusions du Liban de papa. Dans Film ameriki tawil (Long-métrage américain), il réunit dans un asile psychiatrique huit comparses, chacun avec ses phobies. Il y a l’arménien, qualifié de « stéréo » par Ziad, sa neutralité lui donnant le privilège de circuler librement entre les deux Beyrouth. Mais ses deux magasins, à l’est et à l’ouest, ont été détruits en même temps. Il y a deux toxicomanes qui trouvent que leur herbe abolit les tensions confessionnelles, le chrétien obsédé par l’idée que les musulmans veulent sa peau, le traumatisé qui aborde tout le monde en présentant ses papiers, expliquant qu’il n’a mis ses hauts phares que parce que les autres étaient brûlés. On mime, on rit de soi, tout le monde se retrouve dans cette satire sociale qui n’est même pas une caricature.

Dans Chi fechil (Un flop), Ziad achève de sabrer la tradition rahbanienne en montrant l’impossibilité d’un retour au folklore des villages heureux. Rien ne fonctionne, tout le monde s’empoigne, la répétition est impossible, paralysée par les îlots de combats qui empêchent l’acheminement des décors, l’incompréhension entre les artistes, les allergies interconfessionnelles, les appels intermittents de Mme Jureidini, la mère inquiète d’une des comédiennes, scotchée à son transistor et qui téléphone pour donner des informations. Les journalistes défilent avec leurs questions incongrues et la sublime « Maro de L’Orient-Le Jour », caricature, pour le coup, étrangère elle-même à la culture arabe et qui suppose en se réjouissant que la pièce parle du départ du « Ghaghib », l’étranger, clairement les Palestiniens, et finit par discuter chiffons et régimes avec l’héroïne et demande en grasseillant avec sa voix flûtée que signifie le cercle, présent sur toutes ses peintures, pour s’entendre répondre que c’est la trace du cul de la jarre, posé au hasard par l’accessoiriste. Au temps pour Le village de la gloire, titre de cette pièce qui prend à contre-pied le mythe créé par le génial trio que formaient le père, l’oncle et l’iconique mère de Ziad. La rupture entre la génération d’avant-guerre qui se gargarisait de gloires chimériques et érigeait le patriotisme en vertu, et celle d’une jeunesse piégée par la guerre, vivotant entre les accalmies, était consommée. En s’opposant à la tradition de sa famille, en introduisant le jazz mâtiné de quart de ton dans les rhapsodies folkloriques de ses parents, Ziad décillait les aveuglés, Ziad réunissait les deux Beyrouth dans une même amertume joyeuse, un même désespoir élégant.

C’est peu dire qu’en partant, Ziad Rahbani a emporté dans ses bagages ce jazz oriental et ce discours amer érigés en culte par toute la jeunesse de la guerre civile. Beyrouth, 1983. Sur les marches d’une université privée, des étudiants traînent entre deux cours, incertains de la venue du professeur, tandis qu’au loin commencent à gronder les échos d’un nouveau round de combats. L’électricité dans l’air ressemble à celle d’un orage et, à force de vivre ce danger permanent qui se rapproche et s’éloigne, ils n’y font presque plus attention. Il y aura toujours, pour passer la nuit s’il est impossible de rentrer, un parking sous-terrain, un copain qui n’habite pas loin. Et puis il y a Saroufim qui s’en fout. Lui, il est du Nord. S’ils bombardent, ce n’est pas pour lui. Il prêche aux autres de ne...
commentaires (7)

Chapeau Fifi, et à bientôt Ziad!

Wlek Sanferlou

14 h 05, le 30 juillet 2025

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Commentaires (7)

  • Chapeau Fifi, et à bientôt Ziad!

    Wlek Sanferlou

    14 h 05, le 30 juillet 2025

  • Merci Fifi

    Dina HAIDAR

    10 h 47, le 30 juillet 2025

  • Un édito qui m'a donné la chair-de-poule en me faisant revivre la salade tragi-comique de mon adolescence. Épicé à la délicieuse sauce de Ziad. Bouleversant...

    Ramzi

    06 h 56, le 29 juillet 2025

  • On ne peut pas résumer une telle vie dans un édito. Mais on peut rêver à tout ce que cette vie a aider à traverser, dans ce même édito. Bravo pour cette belle écriture, pour cet hommage scriptural.

    CODANI Didier

    16 h 03, le 28 juillet 2025

  • Il est bon de lire les éditos de Fifi qui relatent nos souffrances vécues pendant des décennies, chosequ’aucun libanais au Liban comme dans le monde n’évoque, par décence et par pudeur. Cette souffrance qui dure est occultée par tous. On préfère toujours parler des souffrances des autres peuples alors que les libanais sans chichi continuent de mourir mille morts en serrant les dents et en offrant au monde un exemple de courage et résilience, mais surtout de pudeur, car une souffrance ne se mesure pas et ne peut être comprise que par ceux qui la vivent au quotidien. Elle est notre quotidien

    Sissi zayyat

    12 h 12, le 28 juillet 2025

  • Super de consacrer cet édito (et d’autres colonnes du journal) à Ziad. Oui, il nous a fait rire entre les larmes, il a été pour notre génération le symbole d’un autre possible, il a cassé les mythes politiques et musicaux, il a créé une autre musique mais nous voilà encore là où il nous a laissés.

    Marionet

    08 h 55, le 28 juillet 2025

  • Très beau texte… comme toujours

    Carla Korkmaz

    07 h 46, le 28 juillet 2025

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