Après de furieux torrents de sang, ce sont des flots de billets verts qui inondent désormais la Syrie alors qu’elle n’a même pas fini de trouver son équilibre interne, pas plus d’ailleurs que le calme à ses frontières. Jeudi, près de six milliards et demi de dollars étaient ainsi alloués ou promis à ce pays par l’Arabie saoudite en investissements et partenariats, publics et privés, dans des secteurs aussi divers que l’infrastructure, l’agriculture et les télécoms.
Tout au long de la guerre civile, le concept de Syrie utile avait très précisément désigné la stratégie du tyrannique Bachar el-Assad consistant à se conserver à tout prix le contrôle d’un espace englobant les grandes villes, les centres de production et le gros de la population. C’est ironiquement d’une autre forme d’utilité, internationale celle-là, que peut se prévaloir son tombeur, Ahmad el-Chareh : longtemps pierre angulaire de la pénétration iranienne dans la région, la Syrie est visiblement devenue une pièce maîtresse de ce puzzle qu’est le Moyen-Orient nouveau que s’efforcent d’assembler l’Amérique de Donald Trump et ses alliés. D’autant plus saisissant est le phénomène que le héros de cette métamorphose est un jihadiste repenti non encore totalement maître du fouillis de milices, souvent des plus radicales, qui l’ont aidé à s’emparer du pouvoir. Héros serait trop peu dire au demeurant, puisque l’émissaire spécial américain au Levant, Tom Barrack, l’a même proposé en modèle à suivre depuis que le Syrien a engagé des pourparlers de haut niveau avec Israël, d’abord à Bakou et puis à Paris, comme c’était le cas jeudi soir sous le parrainage du même Barrack. Oui, Paris qui, d’un côté, se prête volontiers à l’opération de recyclage d’un Chareh faisant ses premières armes avec le tiroir-caisse ; Paris qui, de l’autre, brave hardiment le courroux de Washington et de Tel-Aviv en annonçant à grand fracas sa décision, longtemps tenue en réserve, de reconnaître dès septembre, du haut de la tribune de l’ONU, l’État de Palestine…
Mais loin de ce vertigineux imbroglio diplomatique, revenons donc à cette providentielle pluie de dollars qui s’abat sur une Syrie pas encore délivrée pourtant de ses vieux démons, comme l’ont montré tout récemment les sanglants affrontements de Soueida entre sunnites et druzes. Qu’on n’y voie surtout pas quelque mesquine manifestation d’envie, mais on pourrait s’étonner qu’une manne aussi anxieusement attendue s’obstine à filer sous le nez du Liban en panne pour atterrir en douceur devant la porte d’à côté. Évidente pourtant est l’explication : aux yeux de l’administration américaine, l’État libanais ne se décide pas à concrétiser, calendrier-programme à l’appui, sa détermination à désarmer le Hezbollah. Mais outre cette question devenue une véritable impasse stratégique, le Liban ne paie-t-il pas aussi (et fort cher !) la trouble et néanmoins désinvolte relation qu’il a longtemps entretenue avec l’argent ? Au gré des guerres dévastatrices et des gouffres financiers résultant de la mal-gouvernance et de la corruption, notre pays, par seul et opiniâtre refus de s’amender, n’a-t-il pas systématiquement repoussé les mains secourables qui lui étaient tendues ? Nulle velléité de réformes structurelles n’a jamais répondu dans le passé à la vaste mobilisation des prêteurs et donateurs que réussissaient les diverses conférences de Paris. C’est aujourd’hui seulement que l’on voit le pouvoir s’atteler sérieusement enfin à ces réformes : lesquelles, hélas, risquent de n’être plus que des coquilles vides tant que l’État n’aura pas pleinement recouvré ses attributs. Et à leur tête l’exclusivité de la détention des armes.
Et encore n’est-ce là que le dernier en date de ces tours pendables dont peut être capable cette vieille connaissance de la faune politique locale : l’argent, encore lui…
Issa GORAIEB


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