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L’histoire du Liban à travers ses communautés religieuses

L’histoire du Liban à travers ses communautés religieuses

La création du Grand Liban a permis l’intégration de Beyrouth ainsi que des territoires du Sud, du Nord et de la Békaa au Mont-Liban. Melkan Bassil/Archives CDL

La contestation de la légitimité de l’État libanais s’est intensifiée dès le début du XXe siècle et a perduré après sa proclamation en 1920, oscillant entre identité nationale et aspirations régionales. Ce contexte a exacerbé les tensions communautaires et religieuses. Pour asseoir son existence, un récit historique sélectif a été adopté, amplifiant et valorisant certaines régions, certaines communautés et certaines périodes au détriment d’autres. Comme l’a souligné Ernest Renan, « l’histoire est un outil au service de l’idéal national ». Seule une approche inclusive, exempte de favoritisme, d’exclusion ou de distorsion, permettra de construire une vision partagée de l’identité nationale et d’assurer un avenir commun au Liban.

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la montée des nationalismes, les inquiétudes croissantes des minorités et les convoitises des grandes puissances ont profondément influencé les débats sur l’avenir des provinces arabes de l’Empire ottoman. À l’issue de la Première Guerre mondiale, les accords Sykes-Picot, la correspondance McMahon-Hussein et l’effondrement de l’Empire ottoman ont contribué à redessiner les frontières du Proche-Orient.

À la conférence de la paix de Paris en 1919, trois visions de gouvernance pour la province arabe de l’ex-

Empire ottoman ont émergé. Le Comité central syrien a proposé une Grande Syrie laïque sous protectorat français. L’émir Fayçal a défendu un royaume syrien unifié. Enfin, trois délégations libanaises ont plaidé pour un Liban élargi et indépendant. Ces deux dernières options ont reçu le soutien de tous les représentants des confessions présentes au Liban, mais à des degrés divers : une majorité de sunnites privilégiait une unité arabe plus large, tandis qu’une majorité de maronites, appuyée par de nombreuses autres minorités religieuses et une fraction de la communauté sunnite, optait pour l’indépendance du Liban.

La proclamation de l’État du Grand Liban, le 1er septembre 1920, fruit du soutien d’une partie des Libanais, notamment des maronites et de la France, ainsi que de circonstances favorables, a été immédiatement contestée. Cette opposition, tant interne qu’externe, a remis en question la légitimité du nouvel État. Pour y répondre, certains historiens ont tenté de forger un récit national distinct de celui du monde arabo-musulman. Ce récit met en avant l’héritage phénicien, les émirats druzes et la moutassarifiya, tout en occultant près de deux millénaires d’histoire régionale entre la Phénicie antique et le XVIe siècle, faute d’y trouver des éléments appuyant l’idée d’une existence historique du Liban. Cette approche sélective, qui ignore volontairement une grande partie du passé, remet en question l’objectivité historique.

L’établissement d’un lien direct entre l’héritage phénicien, qui débute au deuxième millénaire avant J.-C., et l’histoire contemporaine du Liban répond à un double objectif : ancrer le pays dans une tradition millénaire associée à une civilisation prospère et le différencier de son environnement. Toutefois, les invasions successives après le VIe siècle av. J.-C., notamment celle d’Alexandre le Grand en 332 av. J.-C., ont intégré des éléments phéniciens dans l’hellénisme et

au-delà. Si la civilisation phénicienne a laissé une empreinte, elle ne définit pas de manière exclusive l’identité libanaise actuelle qui résulte d’un métissage complexe, forgé par des siècles de dominations successives et enrichi par la diversité culturelle et religieuse du pays et du Levant.

Après avoir mis en avant l’héritage phénicien, ces historiens ont souligné l’importance des principautés druzes, en insistant particulièrement sur les périodes des émirs Fakhreddine II (1590-1635) et Bachir II (1788-1840), ainsi que sur la période de la moutassarifiya (1861-1915) dont le territoire couvrait environ un tiers du Liban actuel. Cette sélection historique visait à souligner le rôle central de ces périodes, d’autant plus qu’elles ont été amplifiées par la suite pour légitimer l’existence du Liban en tant qu’État. Ce récit tend toutefois à négliger les deux tiers restants du territoire libanais et à privilégier les communautés maronite et druze, au détriment des autres confessions.

Bien que les émirats druzes et la moutassarifiya n’aient pas directement conduit à la création du Liban moderne, ils ont incontestablement renforcé le sentiment d’autonomie des communautés religieuses, grâce à la participation de ces dernières à la gestion de leurs affaires par l’intermédiaire d’un conseil d’administration représentatif, à une protection extérieure, à une ouverture vers l’Occident et à une amélioration de l’éducation. Cette autonomie croissante a nourri un sentiment nationaliste qui a joué un rôle déterminant dans leur revendication d’un État à la fin du XIXe siècle.

Après un long processus marqué par des conflits, le Liban est aujourd’hui reconnu par la majorité de ses communautés comme leur patrie définitive, avec pour effet une légitimité consolidée. Il n’est donc plus nécessaire de recourir à une lecture historique instrumentalisée pour renforcer celle-ci. Cependant, le pays reste fragilisé par des tensions communautaires, des divisions politiques et des inégalités socio-économiques qui menacent sa cohésion nationale.

L’histoire du Levant, au-delà des récits politiques, témoigne d’une succession ininterrompue d’invasions depuis le VIe siècle av. J.-C., suivie de multiples dominations, dont celles des quatre derniers siècles sous l’Empire ottoman. Ces périodes ont profondément transformé la structure socio-politique de la région, notamment par la diffusion du christianisme et de l’islam qui ont façonné un paysage religieux complexe. Les fidèles des différentes confessions ont formé une mosaïque de populations diverses ayant subi de nombreux déplacements transcendant les frontières géographiques actuelles. Sous l’Empire ottoman, le système des « millets » a permis à chaque communauté religieuse de gérer ses affaires internes sous la direction de ses chefs spirituels, renforçant ainsi son caractère « introverti ». Ces communautés vivaient dans des unités administratives dépassant les frontières actuelles du Liban, de la Syrie et de la Palestine. Après la chute de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, le mandat français a redéfini les frontières de ces pays.

En 1920, la création du Grand Liban a marqué une étape cruciale, intégrant Beyrouth ainsi que des territoires du Sud, du Nord et de la Békaa au Mont-Liban. Ces régions, auparavant rattachées à diverses entités administratives, représentaient près des deux tiers du territoire de la moutassarifiya et possédaient chacune une histoire distincte. Habitées par une mosaïque de communautés religieuses, elles entretenaient des liens étroits avec des espaces situés au-

delà des nouvelles frontières, conférant ainsi une dimension transnationale à leur identité. Cette diversité, tout en enrichissant l’identité libanaise par un amalgame d’héritages culturels et sociaux variés, a également nourri des tensions intercommunautaires.

Pour construire une histoire libanaise réconciliatrice, il est essentiel d’explorer le parcours de chaque communauté en retraçant ses origines, ses migrations et son évolution sous l’influence des empires et des puissances dominantes. Il est tout aussi essentiel d’examiner les interactions entre communautés, marquées par des échanges et des alliances, mais aussi par des rivalités et des conflits. Une approche inclusive permettrait de mieux saisir ces dynamiques et de renforcer la cohésion nationale. Elle favoriserait l’émergence d’un récit commun fondé sur la reconnaissance mutuelle, mettant en lumière les contributions et les tensions propres à chaque communauté, tout en nourrissant une mémoire collective juste, équilibrée et enracinée dans la richesse de la diversité.

La création de ce nouvel État a suscité des réactions contrastées au sein de la population. Certaines minorités confessionnelles y ont vu une protection bienvenue, tandis que la majorité sunnite s’est sentie lésée, percevant cette intégration comme un fait imposé, notamment en raison de son passé de majorité dans la région. Devenue l’une des nombreuses minorités du Liban, elle s’est retrouvée coupée de ses liens naturels, sociaux et économiques avec la Syrie et la Palestine, où elle évoluait au sein de wilayas. L’annexion de territoires, motivée par la nécessité d’accéder à des terres fertiles et au littoral après la famine de 1915, a primé sur les aspirations à l’autodétermination. Ce redécoupage territorial a exacerbé les tensions identitaires et politiques, laissant une empreinte durable sur l’histoire du Liban après son indépendance.

Une réévaluation de l’histoire libanaise est essentielle afin de retracer l’histoire de chaque région et de chaque communauté avant la formation du Liban, en valorisant leurs héritages distincts et leur contribution à l’évolution du territoire. Cette analyse devra disséquer les dynamiques confessionnelles, en tenant compte de l’ensemble des contextes qui les ont façonnées. Il est également essentiel de mettre en lumière les choix politiques de chaque confession, en expliquant les raisons qui ont poussé certaines minorités à rechercher une protection extérieure et la réticence d’autres à s’intégrer pleinement au Liban. Une telle approche permettrait une compréhension plus approfondie des tensions intercommunautaires et renforcerait les fondements de l’unité nationale.

Georges Élias BOUSTANI

Architecte D.P.L.G.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

La contestation de la légitimité de l’État libanais s’est intensifiée dès le début du XXe siècle et a perduré après sa proclamation en 1920, oscillant entre identité nationale et aspirations régionales. Ce contexte a exacerbé les tensions communautaires et religieuses. Pour asseoir son existence, un récit historique sélectif a été adopté, amplifiant et valorisant certaines régions, certaines communautés et certaines périodes au détriment d’autres. Comme l’a souligné Ernest Renan, « l’histoire est un outil au service de l’idéal national ». Seule une approche inclusive, exempte de favoritisme, d’exclusion ou de distorsion, permettra de construire une vision partagée de l’identité nationale et d’assurer un avenir commun au Liban.Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la montée des...
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