Il fut un temps lointain, où l’histoire servait de boussole aux nations, de conscience aux empires, de repère aux civilisations. Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, malmenée, instrumentalisée, découpée en fragments accommodants selon les humeurs géopolitiques du moment. Ce n’est plus une affaire de mémoire, mais de narration. Ce n’est plus une quête de vérité, mais une stratégie de visibilité. La mémoire devient marchandise, l’oubli, une arme de précision. L’histoire ne s’écrit plus avec de l’encre, mais avec du silence.
Cyrus II, roi des rois, figure fondatrice de l’Empire achéménide, géant de l’Antiquité et, soit dit en passant, fin stratège n’était ni prophète ni messie, mais possédait ce que peu de dirigeants détiennent encore : une intelligence politique subtile, presque élégante, mâtinée d’un sens rare de la diplomatie religieuse. En 538 avant notre ère, il émit un décret sobre, direct et pourtant d’une portée colossale, autorisant les juifs exilés à Babylone à rentrer à Jérusalem pour y rebâtir leur Temple. Une décision qui, aux yeux des historiens, devrait valoir à ce roi païen une place dans les annales de l’histoire juive. Et pourtant, ce geste, fondateur s’il en est, est aujourd’hui traité avec une indifférence suspecte, presque gênée et embarrassée. Un oubli soigneusement entretenu, maintenu et soutenu.
Car voilà le paradoxe : sans Cyrus, sans les Perses, point de Second Temple, point de retour, point de Zorobabel, point de Maccabées. Et, osons-le dire, sans doute pas d’État d’Israël. Un détail que la mémoire collective israélienne, si résistante, sélective et exigeante préfère négliger, omettre et oublier en toute simplicité. Dans le roman national, l’Iran contemporain, héritier historique de la Perse antique, est peint aux couleurs les plus sombres : menace nucléaire, oppresseur chiite, parrain du mal. Une caricature géopolitique commode, taillée sur mesure pour justifier l’injustifiable, légitimer l’illégitime et renforcer le siège imaginaire dans lequel Israël aime se figer.
L’histoire, elle, ne rime pas avec confort. Elle rime avec devoir. Le devoir de dire que le tout premier allié du peuple juif fut un roi perse. Que les textes bibliques, habituellement avares en louanges envers les puissances étrangères, font une exception spectaculaire pour Cyrus, le désignant de sacrilège suprême, comme « oint du Seigneur ». Un titre jusqu’alors réservé aux rois hébreux, conféré ici à un souverain païen au nom d’un acte politique juste, digne, éclairé. Les rouleaux d’Isaïe, loin d’être des pamphlets, deviennent ici des archives de gratitude.
Mais dans le concert assourdissant des intérêts d’aujourd’hui, cette gratitude est devenue un murmure inaudible. Un silence pesant, presque coupable. Israël, État fondé sur la mémoire, pratique ici une forme d’amnésie sélective, chirurgicale, méthodique. On se souvient avec ferveur de l’Égypte et de Pharaon, des pogroms russes, de l’Holocauste, du mythe fondateur de Massada. Mais la Perse ? Silence radio. Rien, sinon le soupçon, sinon l’hostilité, sinon l’anathème.
Et pourtant, il faudrait le redire, le marteler, le chanter même en vers : sans Cyrus, point de retour ;
sans la Perse, point de séjour ; sans décret, point de recours ; sans empire éclairé, point de futur pour Jérusalem et ses alentours.
Mais voilà : l’histoire, dans le théâtre contemporain des relations internationales, est devenue une servante. Une servante muette que l’on convoque quand elle arrange, et que l’on bâillonne lorsqu’elle dérange. On érige des musées de la mémoire, on proclame des journées du souvenir, mais l’on oublie avec une rapidité effarante ce que l’on doit à certains bienfaiteurs trop... orientaux, trop chiites, trop « autres ». L’Iran d’aujourd’hui paie, en partie, le prix de son propre héritage. Son passé glorieux est confisqué, transformé en relique, momifié dans les vitrines du British Museum, où le cylindre de Cyrus, pourtant manifeste de tolérance religieuse et de gouvernance éclairée, repose sous verre, figé, comme vidé de sa substance.
Ce même cylindre, dont le texte proclame que chacun peut honorer ses dieux dans son propre sanctuaire, est aujourd’hui relégué au rang de bibelot excentrique pour visiteurs cultivés. Il fut manifeste d’un empire éclairé, il est devenu une curiosité coloniale. Qu’il est pratique d’oublier que le berceau des droits humains se trouvait peut-être, non pas à Athènes, mais à Persépolis.
Mais le problème n’est pas tant l’inimitié actuelle entre Téhéran et Tel-Aviv. Il est ailleurs, plus profond, plus insidieux : dans l’incapacité délibérée d’un État à reconnaître la dette morale qu’il a contractée envers l’un de ses plus anciens bienfaiteurs. On ne bâtit pas un récit national cohérent sur le refoulement historique. On ne brandit pas Jérusalem comme étendard tout en escamotant celui qui permit son redressement.
L’histoire ne réclame pas l’amour ni même la fidélité. Elle réclame la lucidité. Et la lucidité exige qu’on dise ceci : sans la sagesse impériale de Cyrus, les juifs auraient peut-être sombré dans l’oubli, engloutis dans la mémoire babylonienne. Loin des mythes, loin des temples. Une diaspora avant l’heure, privée de centre, d’âme, de cohésion.
Refuser de l’admettre, c’est préférer la posture à la vérité, l’idéologie à l’honnêteté. C’est choisir l’oubli stratégique comme pilier de la politique étrangère. Mais l’histoire, elle, est une vieille dame rancunière. Elle attend. Elle observe. Elle note. Et parfois, elle se venge. Pas avec des épées, mais avec des vérités qui resurgissent, inexorables, indiscutables, souvent trop tard.
Alors, disons-le une fois pour toutes : Israël n’a pas à aimer l’Iran. Mais il pourrait, par décence, se souvenir de la Perse. Et reconnaître, même du bout des lèvres, que si Jérusalem est debout, c’est aussi parce qu’un roi perse, un jour, en décida ainsi.
Mais ainsi va la mémoire, au gré des intérêts : on oublie les bienfaiteurs… pour flatter les alliés.
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""la mémoire collective"" ? n'a t elle pas fait defaut presque toujours, presque de tous temps, sauf lorsqu'elle servait les interets -prives dirais je -des uns ou des autres ?
09 h 49, le 24 juillet 2025