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Les leçons du Djebel


En dire moins pour laisser entendre davantage : c’est à l’art de la litote que s’est témérairement essayé le chef de la diplomatie américaine en qualifiant de malentendu la massive intervention militaire israélienne des derniers jours dans la crise de Syrie.

La formule de Marco Rubio est en fait chargée… de sous-entendus. Les États-Unis signifient ainsi qu’ils n’approuvent guère les spectaculaires raids aériens qui ont visé en plein Damas les abords du palais présidentiel et l’état-major de l’armée syrienne ; ils se gardent bien toutefois de les condamner explicitement. De même, l’Amérique a jeté de tout son poids pour imposer, avec l’aide de la Turquie et de l’Arabie saoudite, une précaire désescalade ; mais l’ambiguïté n’est pas pour autant dissipée quant à la suite des événements, Donald Trump prônant l’unité territoriale d’une Syrie stable et pacifique et Netanyahu poussant ostensiblement au démembrement de ce pays.

Il est donc clair qu’en fragilisant à l’extrême le pouvoir intérimaire d’Ahmad al-Chareh, l’État hébreu contrecarre, du moins en apparence, le pari qu’a fait Washington sur l’ancien leader jihadiste théoriquement recyclé en homme d’État responsable. Or si bien des gouvernants arabes ont essuyé sans trop de dégâts les plus cuisantes des défaites militaires, rarement se sont-ils relevés intacts de cette suprême injure qu’est, en Orient, l’humiliation. Des décennies durant, les jihadistes de Syrie ont accusé le régime de Hafez el-Assad d’avoir vendu le Golan à l’ennemi lors de la guerre de 1967. C’est dire qu’en envisageant publiquement une sorte de modus vivendi avec Israël – laissant à plus tard le dossier des hauteurs syriennes occupées et annexées –, Chareh a déjà surpris, sinon sérieusement indisposé, une part substantielle de ses propres troupes. Or voici maintenant qu’en sus de ces retentissants camouflets que furent les raids aériens sur Damas il se voit contraint, sous sommation israélienne, de retirer peu glorieusement son armée de la province de Soueida aussitôt assiégée par les tribus bédouines. Il se résigne à accorder au Djebel druze une autonomie sécuritaire de facto : et surtout il ne peut qu’observer en spectateur aux manœuvres israéliennes visant, sous couvert de protection des druzes, à pousser la zone démilitarisée jusqu’aux portes mêmes de la capitale syrienne…

Mais tout compte fait le président syrien n’est-il pas aujourd’hui puni par là où il a gravement péché ? Volontairement ou non, n’a-t-il pas fait preuve de la même impuissance, de la même et coupable léthargie face aux sanglantes exactions commises ces derniers mois contre les alaouites, les Kurdes et les chrétiens avant que de s’étendre aux druzes ? Ce faisant, n’a-t-il pas laissé à un État largement suspect d’apartheid et de génocide l’exclusivité du beau rôle : celui consistant à se poser en unique, généreuse et secourable instance aux yeux des minorités menacées ?

Pour expliquer sa soumission aux vœux des médiateurs (et au diktat israélien !), Ahmad el-Chareh a certes invoqué son souci d’éviter un surcroît de malheurs à la Syrie. Mais en dernière analyse, c’est pour avoir manqué de rigueur, de poigne, envers les plus fanatiques, les plus débridés de ses compagnons d’armes, que le tombeur du tyran Bachar en est là de ses déboires. Pour avoir ignoré l’impératif d’une auto-épuration, laquelle eût boosté sa crédibilité internationale, le président fait face maintenant aux risques d’une propagation de l’exception druze.

Ce seul mot de propagation devrait précisément sonner comme une sonnette (et même une tonitruante sirène) d’alarme à l’oreille d’un pays aussi organiquement, viscéralement pluriel que le Liban. Pas plus que les druzes du Djebel, divisés entre Syriens à tout crin et partisans de protections extérieures, même les plus taboues, ceux du Liban ne sont à l’abri des menées subversives. C’est bien pourquoi il faut se féliciter de la sagesse dont font montre les plus hautes autorités politiques et religieuses de cette communauté pour faire échec aux surenchères auxquelles se livrent d’aucuns. Non moins dignes d’éloges au demeurant sont les assurances de fraternité nationale prodiguées par les autres chefs spirituels du pays.

La plus grande vigilance reste néanmoins de rigueur à l’heure où la problématique gestation du Moyen-Orient nouveau s’accompagne d’aussi terribles convulsions. C’est dans des bains de sang que s’affirment souvent les particularismes dans notre turbulente région du monde. Inconnus y sont les divorces de velours, du nom de la calme séparation à l’amiable convenue en 1993 entre Tchèques et Slovaques. Plutôt que les arsenaux privés ou la tentation du canton autonome, seul un État de droit et de justice peut être garant de sécurité pour les minorités.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

En dire moins pour laisser entendre davantage : c’est à l’art de la litote que s’est témérairement essayé le chef de la diplomatie américaine en qualifiant de malentendu la massive intervention militaire israélienne des derniers jours dans la crise de Syrie. La formule de Marco Rubio est en fait chargée… de sous-entendus. Les États-Unis signifient ainsi qu’ils n’approuvent guère les spectaculaires raids aériens qui ont visé en plein Damas les abords du palais présidentiel et l’état-major de l’armée syrienne ; ils se gardent bien toutefois de les condamner explicitement. De même, l’Amérique a jeté de tout son poids pour imposer, avec l’aide de la Turquie et de l’Arabie saoudite, une précaire désescalade ; mais l’ambiguïté n’est pas pour autant dissipée quant à la suite des...