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Lifestyle - La Mémoire Des Podiums (2/6)

Seins percés et corps sculptés : la nudité revue par Thierry Mugler

Cet été, « L’Orient-Le Jour » vous propose de revisiter six collections de couture mythiques qui, chacune à sa manière, a révolutionné les codes de la fashion sphère contemporaine. Pour ce deuxième numéro, focus sur la vision futuriste et audacieuse du designer français qui a déshabillé les femmes pour mieux les magnifier. 

Seins percés et corps sculptés : la nudité revue par Thierry Mugler

Thierry Mugler au milieu des mannequins qui ont fait sa légende. Photo d'archives AFP

Paris, janvier 1998. Dans un salon intimiste de la capitale française, l’obscurité règne, émoustille presque les stylos bille des chroniqueurs les plus acides. Les projecteurs jaunâtres s’allument alors sans prévenir. La musique rétro est lancée, les premières coupes de champagne déjà sirotées. Soudain, une silhouette mystique apparaît. Débordante de sensualité, suintante de cette ivresse inquiète synonyme de la fin du XXe siècle, Erica Van Briel se déhanche lentement face aux convives intrigués, fascinés par la gestuelle de la Belge brune. Habillée d’une robe translucide qu’elle arbore comme une seconde peau scintillante, la mannequin défie ici les regards, les esprits et le monde de la mode dans ce qu’il a de plus conservateur. La pièce devient, sous les pupilles effarées et les crépitements des flashs, instantanément mythique. La maison Mugler vient d’entrer dans l’histoire, et c’est Anna Wintour qui le dit.

Le défilé de 1998 a marqué un tournant dans le parcours du créateur français. Photo d'archives AFP

L’alchimiste du corps

Pour les experts et autres professionnels du milieu, Thierry Mugler est bien plus qu’un couturier excentrique venu de Strasbourg avec un accent presque plus allemand que les Allemands eux-mêmes. Metteur en scène de fantasmes inavoués, architecte des désirs interdits, il se rêve d’abord danseur avant de se tourner vers le design — mais conserve cette même passion pour la structure et le mouvement.

Obsédé par l’idée de créer des « super-humains », qu’il peine parfois lui-même à définir, Mugler dépasse les attentes et les carcans de la mode traditionnelle en exigeant sur ses podiums des corps athlétiques, sculptés « comme des déesses antiques », capables d’incarner physiquement sa vision d’une féminité conquérante. Au fil de ses défilés, véritables performances théâtrales so eighties, il bâtit un empire visuel fait d’épaulettes affûtées, de cuir brillant, de métal et de vinyle. Ses muses deviennent des amazones futuristes, faisant parfois même penser à des cyborgs.

Adriana Karembeu, la plus médiatique des mannequins du défilé ce soir-là. Photo d'archives AFP

La collection de 1998 marque l’apogée de cette esthétique. Elle surgit à contre-courant d’un secteur dominé par le minimalisme clinique de Calvin Klein ou Jil Sander et la désinvolture grunge de Marc Jacobs. Ce défilé, pensé comme une ode au camp, va plus loin encore que les extravagances de Cher ou Donna Summer dans les années 1970. À une époque où la mode se contente souvent d’une élégance discrète, Mugler revendique l’excès. Son univers, nourri de science-fiction, de culture queer, d’opéra tragique « callasien » et de cinéma noir, brouille volontairement les frontières entre les genres et identités hétéronormées.

Mais au tournant des années 2000, l’industrie commence à le juger démodé, trop rigide, même normatif. Mugler refuse les compromis commerciaux et finit par se retirer du système en 2002. Si beaucoup y voient une retraite créative, il continue jusqu’à son décès, vingt ans plus tard, à travailler dans l’ombre – parfums, scénographies, collaborations ponctuelles – sans véritablement retrouver l’éclat de ses années 1980-1990 qui ont fait de lui un mythe. Une légende qui, en 1998, se consolide…

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Une robe illusion : transparence et pouvoir

Et pour cause. La tenue portée par Erica Van Briel n’est pas une simple robe laissant entrevoir sa poitrine. C’est une illusion magistrale. Confectionnée dans une maille fine et transparente, ajustée au millimètre près aux courbes de son corps, elle épouse chacun de ses mouvements avec une précision chorégraphique. L’objectif est clair : provoquer sans sombrer dans la vulgarité, tout en maintenant une sophistication intacte. Les zones intimes sont subtilement travaillées, suffisamment structurées pour suggérer sans dévoiler, pour séduire sans expliciter.

Ce design mythique nécessite des heures de placement minutieux. Chaque élément – maille, couture, strass – est pensé comme un trompe-l’œil de haute couture. Aujourd’hui, en 2025, la pièce originale ne circule plus. Conservée dans les archives de la maison, elle n’a jamais été proposée à la vente. Seuls quelques musées ou institutions ont pu l’exposer brièvement au cours des années 2000.

La fameuse « Naked Dress » portée par Erica Van Briel. Photo d'archives AFP

Thierry Mugler, dans les rares entretiens qu’il accorde avant sa disparition le 23 janvier 2022 aux grands titres internationaux, affirme et répète vouloir révéler le potentiel des femmes avant même de les habiller. Cette création incarne pleinement cette ambition : elle ne dissimule rien, mais ne trahit rien non plus. Elle met en scène une forme de puissance nue, assumée, comme une déclaration de force intérieure. Erica Van Briel ne marque pas seule cette période flamboyante de la carrière du designer. Nadja Auermann, Adriana Karembeu, Eva Herzigová, Kate Moss, Helena Christensen : toutes appartiennent à cette génération de mannequins devenues les muses fidèles de Mugler.

Autour des silhouettes qu'il dessine et déchire avant l’aube, Mugler orchestre un opéra visuel fait de bouts d’inspirations baroques. D’autres modèles, ornés de plumes, bijoux baroques, ceintures monumentales ou lunettes hors normes, diffusent eux aussi une flamboyance indéniablement « muglérienne », imitée à l’infini depuis…

Nadja Auermann en muse spatiale pour Mugler. Photo d'archives AFP

Comment recréer le rêve en 2025 ?

Pour celles qui souhaitent s’inspirer de cette silhouette mythique aujourd’hui, plusieurs options modernes existent :

● Cobra One Shoulder Dress de Bronx and Banco (995 dollars) – Robe asymétrique et sculpturale qui épouse le corps, avec des lignes audacieuses et une coupe précise.

● Martin Gown de Michael Costello (288 $) – Structure élégante aux formes épurées, incarnant une féminité forte et glamour.

● Anemone Dress de Mirror Palais (695 $) – Transparences délicates et textures raffinées apportent une sensualité contemporaine.

● Embellished Cutout Jersey Maxi Dress de Christopher Esber (≈ 700 $) – Découpes graphiques et détails métalliques, pour une esthétique futuriste et sculpturale.

● Crystal Necklace Bodysuit d’Oseree (456 $, prix précédent 970 $) – Bodysuit orné de cristaux façon collier, qui structure la silhouette avec éclat et évoque l’esprit bijoux seconde peau.

Pour parfaire ce look, osez les gants transparents, les collants nude et les talons graphiques, qui ajoutent une touche sophistiquée et avant-gardiste. Car porter Mugler, c’est aussi porter une vision.

Paris, janvier 1998. Dans un salon intimiste de la capitale française, l’obscurité règne, émoustille presque les stylos bille des chroniqueurs les plus acides. Les projecteurs jaunâtres s’allument alors sans prévenir. La musique rétro est lancée, les premières coupes de champagne déjà sirotées. Soudain, une silhouette mystique apparaît. Débordante de sensualité, suintante de cette ivresse inquiète synonyme de la fin du XXe siècle, Erica Van Briel se déhanche lentement face aux convives intrigués, fascinés par la gestuelle de la Belge brune. Habillée d’une robe translucide qu’elle arbore comme une seconde peau scintillante, la mannequin défie ici les regards, les esprits et le monde de la mode dans ce qu’il a de plus conservateur. La pièce devient, sous les pupilles effarées et les crépitements des...
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