L’État n’est pas une addition de tribus. Pas plus qu’il n’est un enfant dans l’attente des consignes d’une autorité parentale. Il n’est pas non plus une succession de belles paroles qui s’envolent dès les premiers obstacles. L’État, ce sont des institutions, des règles, des intérêts, des prises de décision et, dans le meilleur cas, un projet et une vision.
Il est peu dire que le spectacle auquel nous avons assisté ces derniers jours n’est pas à la hauteur de ce que l’on peut attendre d’un État digne de ce nom. L’attitude de Nabih Berry ne saurait nous étonner. L’indéboulonnable président du Parlement s’adapte comme tout bon zaïm aux vents géopolitiques, mais ne parvient toujours pas à comprendre que les règles du jeu ont changé. Que l’heure des bricolages, des petits tours de passe-passe et des arrangements entre faux amis est désormais terminée. Que ces méthodes qui régissent le cirque qu’est devenu le Parlement libanais sont totalement inadaptées à la réalité des relations internationales, encore plus à l’heure du retour des prédateurs. Malgré toute son intelligence politique, Nabih Berry s’est tellement habitué à agir de la sorte qu’il semble malheureusement incapable de faire autrement.
Mais que sont venus faire Joseph Aoun et Nawaf Salam dans cette galère ? Pourquoi les deux têtes de l’exécutif, qui devaient redonner à l’État un semblant de prestige et d’autorité, acceptent-elles de jouer une partition qui les confine à un statut de chefs de tribu, se méfiant qui plus est les uns des autres, n’ayant d’autre mission que d’attendre les instructions de l’extérieur et les réactions de l’intérieur ?
Pourquoi fallait-il que le Liban attende la proposition américaine de l’envoyé spécial Tom Barrack pour définir une feuille de route pour le désarmement du Hezbollah ? Pourquoi fallait-il ensuite que la réponse officielle soit le résultat d’une multitude de réunions entre les « trois présidents » ou entre leurs conseillers, eux-mêmes en attente de la contre-proposition du Hezbollah ? À quoi sert le Conseil des ministres ? Pourquoi y avoir intégré dès le départ le Hezbollah et les Forces libanaises si ce n’est pour que cet organe, censé détenir la réalité du pouvoir exécutif selon la Constitution, puisse débattre, décider et incarner l’État au moment le plus opportun ? Pourquoi enfin avoir omis de mentionner explicitement le désarmement de la milice au nord du Litani lors de la première version envoyée dimanche soir aux Américains ? Après sa réunion avec l’émissaire américain, Nawaf Salam a eu le mérite de répondre à toutes ces questions et d’essayer d’éteindre la polémique. En espérant que l’État en tirera désormais les leçons nécessaires.
Car comment pouvons-nous espérer être respectés en tant qu’État si nous ne commençons pas nous-mêmes à nous comporter comme tel ? Oui, le Liban est sous une forme de tutelle américano-israélienne. Si nous ne respectons pas le plan américain, le Hezbollah continuera d’être la cible de frappes aériennes, au-delà du sud du Litani, et le pays sera asphyxié puisque aucun dollar ne rentrera tant que cette question ne sera pas réglée. Mais tant que nous n’admettrons pas que nous sommes les principaux responsables de cette situation, rien ne pourra jamais changer.
Le désarmement du Hezbollah, et plus généralement le recouvrement du monopole de l’État dans l’exercice de la violence légitime, doit être fait dans l’intérêt du Liban et non dans celui des États-Unis et d’Israël. Tout comme doit l’être l’amélioration de nos relations avec la Syrie et la mise en œuvre des réformes économiques et sociales. Nous ne pouvons pas passer notre temps à attendre que les ordres et les initiatives viennent de l’extérieur pour ensuite nous plaindre du fait que les décisions nous soient imposées par ce même extérieur.
La page du Hezbollah, en tant que milice au-dessus d’un non-État, est terminée. Libre à lui et à ses partisans de continuer de vivre dans le déni et de croire que la méthode iranienne, qui consiste à faire traîner les négociations et à ne jamais sortir de la zone grise, peut encore le sauver. Cela ne sera pas le cas. Soit le Hezbollah accepte de livrer ses armes, soit l’histoire se terminera une nouvelle fois dans le sang. Le pire, c’est qu’une grande partie de la classe politique libanaise, y compris les plus proches alliés du parti, espère, sans même chercher à le cacher, qu’Israël finira par faire le « sale boulot » à sa place. On vilipendera ensuite publiquement « l’ennemi israélien », en le traitant de tous les noms, tout en se félicitant en privé de son action.
L’État libanais devrait tout faire pour éviter ce scénario. C’est à lui, et non aux États-Unis, d’user de la carotte et du bâton avec le Hezbollah pour aboutir non pas seulement à la remise de ses armes lourdes, mais à sa complète dé-milicisation.
Car l’État sera une nouvelle fois le grand cocu de l’histoire si le couple américano-israélien se satisfait d’une livraison des armes lourdes et d’un abandon de la « résistance », mais qu’il ferme en revanche les yeux sur le comportement mafieux du parti sur la scène intérieure. Le cœur de la question ne concerne pas tant les armes que leur utilisation constante en tant que moyen de pression pour enterrer la justice et orienter la politique.
Le parti chiite considère probablement, et sans doute à raison, que son désarmement signifierait sa fin. Mais l’État doit comprendre de son côté que si le Hezbollah ne devient pas au plus vite un parti comme les autres, ni au-dessus ni en dessous, c’est sa propre tombe qu’il continuera à creuser. Et qu’aucun tuteur extérieur ne viendra alors le sauver.


Ce patient finira sous tutelle, à moins qu'il ne meurt avant.
22 h 22, le 11 juillet 2025