Joe Kodeih, l’enfant terrible du théâtre libanais moderne, a mûri. Avec l'aimable autorisation de l'artiste
La barbe un peu plus grise, le regard un peu plus grave sous les lunettes rondes rouges, mais l’esprit toujours aussi piquant, Joe Kodeih signe son grand retour sur les planches avec sa dernière création El-Ossa Kella (Toute l’histoire). Un seul en scène qu’il interprète ce samedi 28 juin au Casino du Liban, au grand bonheur de ses fans – et n’en déplaise à ses détracteurs.
L’auteur, acteur et metteur en scène qui s’était un peu mis en retrait ces dernières années pour un tas de raisons, qu’il vous racontera lui-même si vous assistez à son spectacle, le présente comme suit :« Cinq ans de crise, de chaos et de comédie résumés dans un monologue de 80 minutes entrecoupé d’intermèdes musicaux. » Soit, en d’autres termes, une pièce avec « un homme, un musicien et zéro filtre », promet-il.
Tout ce que les Libanais ont enduré
« Il s‘agit en fait d’une pièce dans laquelle je déroule tout à la fois ce que les Libanais ont enduré ces dernières années et ce que j’ai moi-même traversé. J’y donne une vision brutalement honnête de la vie au Liban, tout en évoquant mes peurs, mes envies, mon passé et mes coups de gueule (…) J’y suis accompagné par Bassam Chalita au piano, car je l’ai montée sous forme d’une visite chez le psy, dont les réponses à ma logorrhée sont formulées par son jeu pianistique. Et bien sûr, comme toujours chez moi, tout cela est servi sur le mode de la rigolade et de l’autodérision », révèle celui qui a souvent joué à l'amuseur pour mieux asséner ses quatre vérités sur scène. En témoigne son répertoire qui, sans s’épargner personnellement le moins du monde, décape depuis belle lurette les travers sociétaux de ses compatriotes. Depuis son Ana (Moi), pièce où il égrenait ses souvenirs de jeune cancre, à son grand succès Hayet el-Jagal so3bé (la vie de Jules est difficile), en passant par le JoCon (au titre parlant) ou encore Abou el-Ghadab (personnage-clé de sa chronique hilarante des années de guerre), Joe Kodeih a toujours su tendre un amusant miroir réfléchissant à son public libanais. Cette sorte de miroir convexe ou concave dont l’image déformante révèle vos points faibles sans pour autant vous vexer.
Dans sa dernière création, il glisse d’ailleurs des extraits de ces quatre pièces précitées. « C'est la manière que j'ai trouvée pour raconter El-Ossa Kolla », indique-t-il. Toute son histoire en somme, celle des moments-clés de sa vie narrés à travers cet enchevêtrement de sujets. Et si cette œuvre était celle d’un grand virage ?

Car, au cours de ces cinq dernières années, l’enfant terrible du théâtre libanais moderne a mûri. Ce comédien qui a fait ses classes sous la férule de Jalal Khoury a souvent caché sa culture théâtrale classique sous des vannes jugées parfois trop grossières. Lui qui aimait tant parsemer ses pièces – au message aussi percutant soit-il – de rires gras et de propos salaces s’est calmé. Il a pris le recul nécessaire pour réfléchir à son parcours. Il a fait son autocritique, assure-t-il. Il s’est aussi attelé à l’écriture d’un livre intitulé Les quatre raisons (éditions Saër al-Mashrek), un recueil compilant quelques-unes de ses pièces. Une tâche qui lui a sans doute permis de séparer le bon grain de l’ivraie de son travail.
L’humour pour combattre les tabous
Ayant, vous l’aurez deviné, traversé des moments douloureux, Joe Kodeih dévoile aujourd’hui bien plus ses facettes d’homme de réflexions et d’émotions. Et bien qu’il n’ait jamais eu peur de soulever des thématiques délicates, le comédien qui affirme avoir absorbé les leçons de la vie a décidé désormais de privilégier un humour servant à désamorcer les traumatismes et à changer le regard sur certains tabous, « ceux attachés à la maladie en premier », plutôt qu’à se borner à épingler les situations ridicules.
Et si cet artiste habitué des théâtres beyrouthins a choisi, pour son retour sur scène, le Casino du Liban, « c’est parce que cette salle, avec son historique mythique, est La Mecque ou le Vatican de tout acteur libanais qui se respecte. Je ne m’y étais encore jamais produit. Je voulais à tout prix le faire ne serait-ce que pour un seul soir. C’était maintenant ou jamais », déclare-t-il, avec la passion de quelqu’un qui vient y (re) jouer sa vie.
*« El-Ossa kolla » de Joe Kodeih, ce samedi 28 juin, à 21h, au Casino du Liban. Billets en vente au Virgin Ticketing.

