Vue du défilé de mode de l'ALBA au club AHM Beyrouth. Photo Anna Nawfal
Portée par ses grands couturiers, Beyrouth est une capitale de la mode qui ne dit pas son nom. La base est là, les racines, l’inspiration, mais tout se passe en coulisses et la capitale libanaise est en quelque sorte un laboratoire de la grande scène des semaines internationales de la couture et parfois du prêt-à-porter. Cette dernière catégorie reste discrète, nécessitant des capacités industrielles dont le Liban n’a pas les moyens. L’important est que cette tradition d’excellence se développe, se perpétue et s’adapte aux attentes du moment, voire les anticipe pour conserver à Beyrouth sa réputation de ville phare des tendances. De la plus ancienne école de mode, Esmod Beyrouth, aux plus récentes, de Creative Space Beirut à l’ALBA et la LAU, chaque année livre des promotions de créatifs brillants équipés de compétences qui leur permettent de trouver rapidement leur place dans une industrie avide de nouveaux talents.
La patience est une vertu à Esmod Beyrouth
Présente au Liban depuis 1999, Esmod Beyrouth affiche plus d’un millier de diplômés dont un grand nombre travaillent pour des marques prestigieuses ou ont créé leur propre label. L’objectif de l’école, depuis sa fondation, est de créer une culture de l'innovation, de la créativité, de la technicité, et d'adapter la formation à l'évolution du secteur de la mode. Esmod Beirut a signé un accord avec l'Université Saint-Joseph (USJ) en juillet 2017 permettant à ses étudiants de bénéficier du Bachelor Degree délivré par le ministère de l'Enseignement supérieur.
Esmod présentait hier, mardi 24 juin, le défilé de fin d’année de sa promotion 2025 à l’ABC Verdun, une adresse emblématique pour l’avenir d’une industrie directement liée aux espaces commerciaux. On a pu voir des membres du jury découvrir en amont les jeunes créateurs et créatrices, notamment le tandem Azzi & Osta, anciens de l’école, la journaliste de mode Hadia Sinno et Youmna Assouad, directrice du développement commercial chez Tony Ward couture, qui n’ont pas été avares de leurs conseils. Un petit sondage publié sur le compte Instagram de l’école fait réagir les étudiants sur la question « Que vous a appris Esmod ? ». « La couleur, la créativité, l’inspiration, la création d’un moodboard », répond une élève. « La patience », répondent deux autres, attirant l’attention sur l’exigence d’une formation où l’on remet souvent sur le métier son ouvrage. Pas de thématique particulière pour cette promotion, sinon une libre interprétation des techniques apprises. Au-delà d’une école, Esmod se promeut comme une aventure, un cheminement dans l’art de transformer un concept en vêtement et le voir prendre vie.
Creative Space Beirut, l’arrivée « chez soi »
En grave difficulté, au point d’avoir frôlé la clé sous la porte en janvier dernier, l’atelier Creative Space Beirut ou CSB a un statut à part. Avant d’être une école, c’est une ONG au plein sens du terme, offrant des formations gratuites à de futurs créateurs sans moyens et passionnés par le vêtement. L’un des fleurons de l’excellence académique libanaise, elle s’est finalement maintenue, contre vents et marées. Pour preuve, le brillant défilé qui se préparait pour ce soir, mercredi 25 juin, au Union Marks, sur le site de l’ancienne usine textile Abroyan. Tout un symbole en termes de retour aux sources, au tissu, au geste.
Le thème de la soirée ? « We have arrived, we are home » (Nous sommes arrivés, nous sommes à la maison). Une déclaration d’existence, une reprise de territoire symbolique pour celles et ceux qui n’en avaient pas toujours les clés, mais surtout l'aboutissement de trois années de développement technique et conceptuel. Il s’agit du premier défilé de mode de Creative Space Beirut depuis 2018, mettant en lumière les collections de thèse de la promotion 2025. Ces jeunes designers ont perfectionné leur art au cours d’une des périodes les plus difficiles du Liban, intégrant des histoires personnelles et collectives dans leur travail avec dévouement et imagination. Le titre de cette collection est emprunté à un poème du moine vietnamien Thich Nhat Hanh : « Je suis arrivé, je suis chez moi », souvent cité par la regrettée Caroline Shlala-Simonelli, cofondatrice et mentor du CSB. « Dans une réalité qui continue de nous mettre à l'épreuve, il y a toujours ceci : un foyer que nous créons par la persévérance, la créativité et l'entraide. Un foyer pour une âme collective qui a subi les intempéries et qui, malgré tout, a réussi à s'y installer », indique le manifeste.
Les étudiants de la LAU invités à « imaginer demain »
L'Université américano-libanaise (LAU), en collaboration avec le couturier Élie Saab, célébrait déjà, le 5 juin courant, la remise des diplômes de la 9e promotion du programme de mode. Le défilé, intitulé « Panorama », a présenté les collections finales de 15 créateurs diplômés au complexe OCieL de Dbayé. On y découvrait des créations aussi diverses qu’élégantes et innovantes exprimant la vision unique de chaque étudiant sur la vie, la résilience et la beauté face à l'adversité. Avec la mer en toile de fond, symbole d’ouverture et de créativité illimitée, quinze étudiants de la LAU offraient quinze visions singulières. La thématique « Panorama » avait donné lieu à des collections nées de la crise libanaise : robes à armatures de néon, blazers futuristes, volumes fluides sur matériaux recyclés. Le doyen de la faculté d’architecture et de design Élie Haddad annonçait que la formation inclurait désormais l’IA et la durabilité, symboles de dépassement. Couronnant la cérémonie dans un grand moment de fierté, Élie Saab a remis le prix du jury à Noor Azeddine. D’autres prix étaient attribués dans les catégories concept, artisanat et coup de cœur.
« Harmonie d’expression » pour les étudiants de l’ALBA
Face à un jury composé entre autres de Jad Hobeika, de la maison Georges Hobeika, Youmna Assouad, de la maison Tony Ward, du photographe et artiste conceptuel Mohammad Abdouni, de Karine Tawil, fondatrice du label Karoline Lang, du créateur Rony Helou, ancien de CSB, du photographe de mode Tarek Moukaddem qui fait partie de son corps enseignant, l’école de mode de l’ALBA, sous la direction d’Eric Ritter, présentait les travaux de ses élèves autour du thème « Harmonie d’expression ». L’idée générale était de pouvoir, à travers des collaborations multidisciplinaires, notamment entre l’école de mode, de design et d’architecture, obtenir des collections cohérentes et pertinentes où s’harmonisent les différentes pratiques et formes d’expression. Le grand avantage de l’ALBA est sa capacité à mettre en synergie tous genres de créatifs dans un projet commun. Le 19 juin, au club AHM, sur le front de mer de Beyrouth, l’école donnait une présentation en trois actes dans un esprit cabaret, mais déconstruit et détourné de la performance traditionnelle. Les étudiants de première année avaient planché sur les abstractions sculpturales autour du corps. Ceux de deuxième année étaient invités à des explorations graphiques intégrant des motifs architecturaux. Les nouveaux diplômés couronnaient pour leur part trois années d’études à travers des créations puissantes et très personnelles : Unanswered, une étude sur le deuil en noir, rose, argent. CONTROL/SHIFT : la tension entre vulnérabilité et armure. A Futurist Promise : un rêve de renaissance brutaliste. Farah (Joy) un hymne joyeux à la différence.
Le spectacle a été mis en scène et chorégraphié par Mark Achkouty, dont le dévouement à cette production a été inégalé. De la scénographie à la formation des mannequins, Mark a travaillé sans relâche pour encadrer plus de 130 mannequins et orchestrer les nombreux éléments mobiles de la soirée. Sa contribution a fait de ce spectacle une expérience totale.
Au final, ces quatre horizons offerts aux jeunes passionnés de mode présentent un souffle commun. Gratuité, engagement, sincérité chez CSB, accent sur l’expertise technique à Esmod Beyrouth, horizon digital à la LAU, performance et interdisciplinarité à l’ALBA. À travers ces écoles, naît une génération de créateurs libanais prête à porter le flambeau d’une réputation d’excellence vouée à se maintenir.


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18 h 45, le 28 juin 2025