Vue du hublot d'un avion de la MEA. Photo Emily Carpenter

Chère lectrice, cher lecteur,
La semaine dernière, j’ai eu le plaisir d'accueillir mon meilleur ami à Beyrouth, pour sa première visite au pays du cèdre.
« Pourquoi tu ne parles pas arabe ? » lui a demandé un douanier à l’aéroport. Ses gènes irano-allemands avaient manifestement trompé l’agent, persuadé d’avoir affaire à un de ses millions de compatriotes d’outre-mer, exilés de leur langue maternelle.
Pour moi, c’est souvent l’inverse : « Pourquoi tu parles arabe ? » Le contraste est amusant. Avec mon teint fantomatique hérité d’ancêtres irlandais, chaque mot arabe qui sort de ma bouche semble suspect — presque une imposture.
C’est une langue que j’apprends — ou plutôt, que je désapprends et réapprends — depuis bientôt dix ans. Littéraire d’abord, académique, en dictionnaire et en déclinaisons. Au Maroc, j’ai découvert la cacophonie du darija. Darij-quoi ? me suis-je demandé au début, incapable de reconnaître un mot de ce que j’avais pourtant cru « étudier ». Et aujourd’hui, c’est l’arabe libanais qui m’occupe — ce dialecte joueur, plein d’intonations théâtrales.
En faisant le tour du Liban, mon ami a lui aussi pu collectionner quelques-unes de ces formules locales qui rythment la vie quotidienne. Les ya3tik el-3afiyé lancés aux barrages militaires, le bon timing d’un na3iman après une douche, et les insultes lancées aux drones israéliens qui bourdonnent au-dessus de nos têtes.
Il a aussi été exposé à un autre registre d’arabe : celui, glaçant et arrogant, de notre croque-mort virtuel — Avichay Adraee, porte-parole arabophone de l’armée israélienne, annonçant depuis son compte X l’arrivée imminente d’un missile sur la banlieue sud de Beyrouth. J’en ai donc profité pour lui apprendre le sobriquet que j'utilise que je me garderai d'écrire ici (ça se rapproche de Avi-kara: ceux qui savent, savent).
En le déposant à l’aéroport, j’ai été submergée par le souvenir de mon premier départ du Liban. La tête pleine de nouveaux visages, de nouveaux goûts, de nouvelles réalités — et surtout de nouveaux mots. Des mots qui ont changé, à jamais, ma manière de penser. Des mots qui ont redessiné la trajectoire même de ma vie.
Alors que mon ami s’enfonçait dans le terminal, il était suivi d’une vague de mots qui, à Beyrouth, veulent tout et rien dire : Toussal bi salémeh !
Emily Carpenter, project manager à la direction numérique


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