La statue de Voltaire dans le sous-sol du Panthéon, Paris. Photo d’illustration Bigstock
La noblesse du sang, celle qui se transmet de génération en génération, repose sur le concept de « l’homme supérieur », un individu doté, dès la naissance, de caractéristiques exceptionnelles que l’on ne retrouve pas chez le commun des mortels. Dans l’Europe médiévale, cette noblesse se gagne sur le champ de bataille, la vaillance guerrière étant considérée comme la plus haute forme de distinction humaine. Cela explique son appellation de « noblesse d’épée » ou « noblesse héréditaire ». Ainsi, on naît noble, on ne le devient pas. À partir du XVIIIe siècle, les critères d’anoblissement évoluent et ne se limitent plus au sang et à la lignée : certaines personnes, grâce à leur rang et talent, peuvent être anoblies par un décret royal.
Nombreux étaient les roturiers, généralement issus de la bourgeoisie aisée, qui convoitaient ardemment le statut de noble. Tel fut le cas de Voltaire. Né en 1694 à Paris sous le nom de François-Marie Arouet, il fait ses études au collège Louis-le-Grand, où il côtoie les membres de la haute société. Ne faisant pas partie de la noblesse, il ne bénéficie pas des mêmes privilèges que ses camarades aristocrates. Néanmoins, cette éducation au sein du prestigieux établissement jésuite lui permet d’élargir son cercle de connaissances parmi l’élite influente. Brillant et flamboyant, il se forge très tôt une plume acérée, admirée et redoutée.
Il aime le luxe, la haute société, la vie mondaine et les plaisirs raffinés. Avide de succès et de gloire, il tente même l’audace de dissimuler ses origines roturières en prétendant être le fils illégitime d’un aristocrate ayant eu une liaison adultère avec sa mère. Il préfère ainsi se présenter comme un bâtard de sang bleu plutôt que comme un enfant légitime issu du commun des mortels. Il fréquente les salons les plus en vue de Paris. Il se distingue par son humour percutant, son caractère insolent et son sarcasme cinglant, ce qui lui vaut autant d’amis que d’ennemis.
Il se destine à un avenir radieux en tant qu’écrivain, bien que son père doute de sa capacité à vivre de sa plume. Il consent à s’inscrire à l’école de droit, mais son esprit vagabonde ailleurs. Il sait pertinemment que son milieu bourgeois est trop étroit pour ses rêves grandioses. En 1717, à l’âge de vingt-trois ans, il compose des vers satiriques insinuant que le régent, le duc d’Orléans, entretient une relation incestueuse avec sa propre fille. Cet outrage lui vaut un confinement de onze mois à la Bastille. C’est au cours de cette réclusion qu’il prend une décision déterminante : se défaire de son nom de naissance, Arouet, pour adopter un pseudonyme plus distingué, celui de Voltaire.
Voltaire entame sa carrière littéraire par le théâtre. En 1718, sa tragédie Œdipe rencontre un vif succès. En 1723, son poème épique La Henriade le consacre parmi les écrivains les plus en vogue en Europe. En 1725, il est chargé d’organiser les festivités du mariage de Louis XV. Il considère que sa noblesse d’esprit a atteint un tel niveau de distinction que cela le place sur un pied d’égalité avec les élites aristocratiques. Cependant, un incident bouleversant ne tarde pas à ébranler ses prétentions.
En 1726, lors d’une altercation avec le chevalier de Rohan, qui lui demande de manière irrespectueuse l’origine de son nom, Voltaire réplique avec sarcasme : « Mon nom commence là où finit le vôtre. » Pour cette réponse mordante et piquante, il est roué de coups. Ironiquement, son nom de naissance, « Arouet », évoque le verbe « à rouer », comme si cet incident affligeant venait cruellement lui rappeler ses origines modestes. Il cherche réparation avec véhémence, mais son tempérament fougueux le renvoie brièvement à la Bastille. À sa sortie de prison, il s’exile en Angleterre pour quelques années, où il apprend avec une facilité étonnante la langue de Shakespeare. Émerveillé par l’esprit d’intégration et d’émancipation de la société
anglo-saxonne, Voltaire subit une profonde métamorphose tant au niveau philosophique que politique.
À son retour en France, il est contraint de vivre en exil loin de Paris pour pratiquement le restant de sa vie. Il rencontre Émilie du Châtelet, une aristocrate ultimement brillante et pétillante, éprise de science et de connaissance. C’est incontestablement l’amour de sa vie. Leur relation au château de Cirey en Champagne est empreinte d’une intense complicité intellectuelle et passionnelle. Madame du Châtelet décède en couches en 1749, un événement qui l’afflige profondément. Probablement pour se changer les idées, il accepte l’invitation du roi Frédéric II de Prusse à rejoindre sa cour francophile à Berlin. Une fois l’euphorie des débuts dissipée, la relation avec Frédéric II devient de plus en plus compliquée. Il quitte la cour au bout de trois ans, désillusionné par celui qu’il considérait comme un souverain éclairé. En 1753, il trouve refuge aux Délices, près de Genève, puis s’établit définitivement à Ferney, un village français à quelques kilomètres de la république genevoise, donc un emplacement stratégique pour se soustraire à d’éventuelles foudres de Versailles.
Tout en fréquentant les élites, il poursuit avec ardeur et ferveur son combat contre l’ignorance primitive et l’innocence naïve. Il travaille également à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, contribuant à une trentaine d’articles. Lors du tremblement de terre de Lisbonne en 1755, il publie son Poème sur le désastre de Lisbonne, où il critique vivement l’optimisme de Leibniz et la conception du « meilleur des mondes possibles ». En 1759, il publie sous un pseudonyme allemand son fabuleux conte philosophique et satirique Candide ou l’optimisme. Ce livre, qui se vend comme des petits pains en Europe, est probablement le succès littéraire le plus spectaculaire de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il convient de rappeler qu’à cette époque, l’aristocratie et la bourgeoisie éclairée d’Europe conversent et lisent en français, et que les livres de Voltaire circulent abondamment dans les salons et les cours royales.
Voltaire ne se contente pas de proclamer haut et fort qu’il faut « cultiver son jardin », une citation célèbre de son livre Candide ; il met également en pratique son propre enseignement. Tel un souverain éclairé, il transforme sa demeure en un temple du savoir accueillant et foisonnant. Il reçoit des visiteurs influents venus de toute l’Europe, et les idées et les débats fleurissent de toutes parts. Bien qu’entouré de monde, Voltaire se retire souvent dans son bureau pour de longues heures de travail avec ses secrétaires dont le plus fidèle est Jean-Louis Wagnière.
En justicier infatigable et inébranlable, il s’engage dans l’affaire de Jean Calas, un protestant accusé à tort du meurtre de son fils, jusqu’à faire réhabiliter la famille. Dans la foulée de cette affaire, il publie en 1763 un Traité sur la tolérance pour condamner les persécutions religieuses. De même, il fait paraître en 1764 le Dictionnaire philosophique portatif, un recueil d’articles incisifs qui exaltent l’esprit critique et analytique, ainsi que les valeurs de tolérance et d’indépendance. Considéré comme impie, l’ouvrage suscite la réprobation de Paris, Genève et Berne.
Voltaire n’est pas simplement un éminent homme de lettres qui illumine de son génie extraordinaire le siècle des Lumières ; il est aussi, paradoxalement, un homme d’affaires avisé, capable de faire fructifier sa fortune. C’est un fin stratège qui multiplie les correspondances anonymes pour non seulement redorer son image, mais aussi pour promouvoir la vente de ses ouvrages. Grâce à la richesse qu’il a accumulée de manière plus ou moins orthodoxe, il assure son indépendance et accroît son influence. Sous son action, son impulsion et son inspiration, il transforme la minuscule agglomération de Ferney en une petite ville opulente, vibrante et florissante. Il améliore notamment l’agriculture en introduisant des procédés innovants, construit des maisons pour accueillir des artisans venus de Genève et contribue à l’essor de l’industrie locale, allant jusqu’à y développer une manufacture d’horlogerie.
Avec le poids de l’âge, il est rongé par une maladie progressive. Malgré la souffrance, il conserve un esprit vif et un caractère combatif. Fidèle à ses principes, il refuse toute compromission ou tergiversation sur ses opinions et ses convictions. Il continue d’écrire des lettres réaffirmant sa foi en Dieu tout en rejetant le dogmatisme et le fondamentalisme religieux. En reconnaissance de son immense contribution intellectuelle, il obtient le privilège exceptionnel d’être honoré d’une statue de marbre de son vivant (en 1776) – une distinction généralement réservée aux seuls souverains.
Conscient que le temps lui est compté, Voltaire désire ardemment revoir Paris, sa ville natale, pour la dernière fois. Ayant atteint l’apogée de la popularité et de la notoriété, il ne craint plus Versailles incarné par le nouveau roi Louis XVI. Il prépare son retour en 1778 pour coïncider avec la première de sa dernière pièce, Irène. L’accueil chaleureux que lui accorde les Parisiens dépasse toutes ses attentes. Dans une véritable apothéose, il est salué comme un glorieux souverain par une foule en délire. Des centaines, voire des milliers de personnes s’attroupent autour de son cortège pour le voir, sinon l’entrevoir. Il est également reçu triomphalement à l’Académie française, où il a été élu en 1746 au fauteuil numéro 33. Aussi, il est ovationné à tout rompre à la
Comédie-Française, où sa pièce est jouée. À cette occasion, son buste est placé sur scène en hommage à son héritage. Cette consécration finale symbolise magnifiquement l’ascension d’un simple citoyen à l’esprit noble au rang de souverain suprême.
Finalement, la trajectoire fulgurante de Voltaire représente l’une des plus impressionnantes épopées de l’histoire, de la littérature et de la philosophie. Ses œuvres sont d’une richesse extravagante. En homme de lettres accompli, il manipule sa plume avec adresse, finesse et allégresse. Il passe avec aisance et élégance de la poésie au théâtre, de l’essai à la fiction. Même ses nombreuses correspondances sont aussi croustillantes que fascinantes. Jean-Jacques Rousseau, qui l’admirait autant qu’il le haïssait, serait sans doute le premier à admettre que rares sont les écrivains qui peuvent revendiquer un héritage aussi magnifique que prolifique.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

