Dans le grand théâtre des relations internationales, il est un acteur dont la voix pèse plus que les autres, dont les mesures dessinent les lignes rouges de la diplomatie mondiale et font trembler le monde entier. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique s’imposent comme le maître du jeu géopolitique, dictant les règles selon une logique d’hégémonie assumée, où nominations, transactions, sanctions et absolutions deviennent les instruments d’une domination politique, économique et d’une nouvelle morale. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 n’a fait que lever le rideau sur ce que les analystes critiques savaient déjà : l’hégémonie américaine n’est pas un idéal, c’est un système de gestion du désordre mondial, gouverné par l’intérêt, emballé dans l’utilité et enveloppé par la productivité. La volubilité des valeurs morales est renvoyée à la liste des absents bafoués.
La récente nomination d’un nouveau président en Syrie, tout comme la levée aussi soudaine que spectaculaire de certaines sanctions à l’encontre de ce pays ravagé par douze années de guerre, ne saurait être interprétée à la seule lumière d’un prétendu processus de normalisation ou de réhabilitation régionale. Ces événements s’inscrivent dans une logique plus vaste, plus implacable : celle d’un ordre mondial façonné par une puissance hégémonique qui se réserve le droit de punir et d’absoudre selon une rationalité qui échappe aux lois mais obéit à l’intérêt stratégique. À peine quelques mois après son intronisation, Trump, tel un chef d’orchestre, ordonne, de sa baguette, une série de gestes géopolitiques qui résument toute la philosophie impériale américaine : instrumentaliser les crises, transformer les conflits en opportunités commerciales et recycler les parias dès lors qu’ils deviennent utiles. Il donne le tempo, les nuances, et commande les entrées des artistes sur la scène internationale.
Dans cette logique, la Syrie connaît un tournant à la fois spectaculaire et prévisible : l’arrivée au pouvoir d’ Ahmad el-Chareh, ancien seigneur de guerre et autrefois inscrit sur les listes noires américaines pour crimes graves, devient une réalité diplomatique avalisée en silence par Washington. Autrefois cible prioritaire de la politique antiterroriste américaine, il est désormais présenté comme un partenaire incontournable pour la stabilité régionale. Il n’a pas changé ; ce sont les priorités de l’Empire qui ont été recalibrées.
La levée progressive des sanctions à l’encontre de la Syrie s’inscrit dans cette logique d’une rationalité froide : il ne s’agit pas de répondre à une amélioration quelconque de la situation humanitaire ou des droits fondamentaux dans le pays, mais de faciliter un réalignement stratégique. Damas, sous le nouveau règne américain, redevient fréquentable parce qu’il remplit désormais une fonction. Celle de garantir une forme de stabilité sécuritaire, de contenir l’influence iranienne, de neutraliser toute poussée turque dans le Nord syrien et, bien entendu, de s’insérer dans l’architecture régionale qui sacralise l’axe Riyad-Washington-Tel-Aviv.
Ce réalignement est accompagné d’une narration diplomatique particulièrement édifiante : la Syrie est présentée comme un État en reconstruction, dont la réintégration progressive dans le giron arabe constituerait une avancée régionale. Une nouvelle langue géopolitique qui transforme les criminels en réformateurs, les régimes autoritaires en remparts contre le chaos, et les sanctions en leviers d’encouragement. Il ne s’agit pas de droit, encore moins de morale : il s’agit de rendement.
Le cas syrien démontre que dans l’univers diplomatique américain, le critère de respectabilité n’est ni éthique ni juridique, mais strictement fonctionnel. Le président syrien ne symbolise pas la paix, il symbolise l’utilité. Et c’est précisément cette utilité qui lui vaut l’absolution impériale. Le contraste avec le cas syrien est à peine croyable. Là où Chareh est récompensé pour sa discipline géopolitique, les civils palestiniens sont punis pour leur simple existence.
Gaza continue de sombrer dans une crise humanitaire d’une intensité tragique. Les bombardements se poursuivent, les morts s’accumulent, les infrastructures s’effondrent, l’aide humanitaire est bloquée, les appels des ONG et des agences onusiennes résonnent dans le vide d’un espace international devenu sourd. Gaza agonise dans une indifférence glaciale. Pour Trump, Gaza n’est pas une crise. C’est un détail stratégique. Une variable dans l’équation israélo-américaine. Une zone tampon entre l’Empire et le chaos. Tant que les alliés achètent, obéissent et applaudissent, l’Amérique les protège. Peu importe le droit international, les résolutions du Conseil de sécurité ou la charte de l’ONU : ce sont des documents à usage décoratif, encadrés au département d’État entre une photo de Reagan et une carte de l’Iran.
La catastrophe gazaouie est ainsi intégrée au calcul géostratégique plus large des États-Unis au Moyen-Orient. Le soutien indéfectible à Israël répond à des intérêts fondamentaux : préserver un allié militaire avancé, maintenir l’équilibre régional favorable aux États du Golfe pro-occidentaux, et surtout dissuader l’influence de l’Iran et de ses alliés. Peu importe les conventions, les résolutions ou les rapports accablants : l’hégémonie agit selon ses propres règles.
Ce deux poids deux mesures n’est pas un accident de parcours, mais une manifestation cohérente de la grille de lecture américaine : certains conflits sont monétisables, d’autres sont stratégiquement encombrants. La souffrance n’est pas universellement reconnue, elle est sélectivement ignorée. La justice n’est pas une exigence, elle est une option. Le droit international, quant à lui, reste un vernis que l’on gratte dès qu’il gêne.
Et le chef d’orchestre ? Il ne se contente pas de prolonger l’hégémonie américaine : il l’exhibe de manière théâtrale, tragi-comique. Il gouverne la première puissance mondiale comme on gère un fonds d’investissement. Tel un César contemporain, il a foulé le sol de Riyad, accueilli avec faste, tambours et contrats. Objectif annoncé : « consolider les alliances stratégiques ». Traduction : signer des ventes d’armes, parler sécurité régionale et s’assurer que les pétrodollars continuent d’arroser l’économie américaine, à défaut d’irriguer le désert social de leurs propres peuples. C’est donc vêtu de sa veste sur mesure, armé de sa condescendance légendaire, habillé de son instinct de vendeur de gratte-ciel, le regard perspicace que Donald Trump a foulé le sol sacré de l’Arabie saoudite, suivi d’une tournée triomphale dans les Émirats et le Qatar. Le même homme qui, lors de son premier mandat, évoquait les monarchies du Golfe comme des « bédouins millionnaires illettrés » s’est vu offrir tapis rouge, sabres dansants, jets privés et contrats juteux à plusieurs milliards de dollars. Les salons princiers se sont alors transformés en des salons de bal masqué. Les rois ont posé en souriant aux côtés de celui qui, hier encore, les traitait d’opportunistes arriérés. Il faut dire qu’avec Trump, tout s’achète : les armes, la loyauté, et même les souvenirs.
Le monde devient ainsi un portefeuille d’actifs : la Syrie est réactivée, Gaza est amortie, Riyad est valorisé. Ce réalisme exacerbé que n’auraient pas renié Morgenthau ou Waltz prend aujourd’hui les traits d’une brutalité managériale : le monde n’est plus pensé en termes de souverainetés, mais de fonctionnalités. Les pétromonarchies applaudissent. L’Europe se tait. L’ONU se débat dans son insignifiance bureaucratique. Les peuples, eux, pleurent, migrent, meurent – et observent, résignés, la reprise du spectacle impérial.
Trump est bien de retour. Et avec lui, un monde gouverné non par le droit, mais par l’offre et la demande. L’humanitaire est relégué à la marge, la diplomatie devient une foire aux contrats, et l’ordre mondial un champ de ruines administré par des gestionnaires de crise. La
Maison-Blanche s’est ainsi félicitée d’un « partenariat gagnant-gagnant » avec ses alliés du Golfe, elle y gagne des milliards. Les autocraties y gagnent une absolution. Et les peuples, eux, peuvent aller se faire voir. Tout est parfait. Nous sommes à l’ère d’un monde d’alliances, de convenances, de pactes intéressés, de silences complices. Un monde où les sanctions ne punissent pas les crimes, mais les désobéissances. Où les absolutions se négocient. Où la mort d’un enfant à Gaza vaut moins qu’un drone vendu à Riyad.
Et nous, spectateurs impuissants de cette tragi-comédie géopolitique, n’avons plus qu’à constater : c’est grotesque ; c’est cynique ; c’est violent.
Mais c’est ce qu’il y a.
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