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Nos lecteurs ont la parole

Le Lion et le Tigre

Sous le même grand chêne, à l’ombre des mêmes branches,

Vivaient depuis toujours le Lion et le Tigre.

Ils buvaient au même fleuve aux fraîches eaux blanches,

Et chassaient côte à côte, à l’unisson et libres.

Leurs griffes étaient pareilles, leurs rugissements frères,

Ils portaient tous les deux les marques d’un même sang.

La même terre rouge était leur sol, leur mère,

Et nul n’eût dit alors lequel était le plus grand.

Tous deux priaient le soir sous les mêmes étoiles,

L’un tourné vers le Levant, l’autre vers l’Orient.

Leurs prières montaient, légères comme des voiles,

Se mêlant dans le ciel, douces et patientes.

Or vinrent un beau jour de lointains Éléphants,

Qui se disaient porteurs d’un ordre et d’une grâce.

Ils redessinèrent la forêt en passant,

Et repartirent lents, satisfaits de leur trace.

Ces grands voyageurs blancs aux manières policées,

Qui parlaient de lumière et de civilité,

Tracèrent d’un trait sec leurs lignes bien pensées,

Et partirent contents de leur modernité.

Nul ne sut trop pourquoi la rivière commune

Se trouva soudainement bordée de deux rives.

La même eau coulait là, sous la même lune,

Mais chacun désormais gardait sa rive captive.

Les saisons se suivirent, et l’herbe entre les bornes

Poussa plus dru qu’ailleurs, comme pousse la ronce.

Ce que le temps avait uni prit des contours mornes,

Et l’on finit par croire à ce que l’on renonce.

Alors parurent, discrets, quelques sombres Corbeaux,

Non point ceux de mémoire, mais ceux des mauvais princes,

Qui coulaient dans l’oreille du Lion des mots nouveaux,

Des mots qui changeaient un frère en frontière et en province.

« Le Tigre boit ton eau, le Tigre prend ton ombre,

Ses rayures ont toujours recouvert ses vices. »

Et le Lion buvait ces paroles dans le sombre,

Oubliant peu à peu les anciens édifices.

Il oublia les jours où leurs crinières mêlées

Séchaient au même soleil après le même fleuve.

Il oublia les nuits, les chasses étoilées,

Et prit pour vérité ce qu’on lui donnait en preuve.

Il oublia surtout que le même désert

Les avait vus ensemble traverser les tempêtes,

Que le même vent chaud et le même ciel ouvert

Avaient séché leurs larmes et courbé leurs têtes.

Il lança ses Faucons sur les tanières douces,

Car le Faucon obéit, fond, frappe et ne fléchit.

Le Tigre mourait là, dans les feuilles et les mousses,

Lui qui la veille encore au Lion sourit.

« Voilà l’ordre établi, voilà la paix conquise,

Ma forêt est désormais nette et débarrassée.

La force a tout résolu comme il me l’avait prise,

Et chacun sait ici ce qu’il fallait effacer. »

Mais le vieux Corbeau noir, celui de la mémoire,

Perché sur le grand chêne où tous deux avaient joué,

Ne dit mot cette fois, car il savait l’histoire,

Il savait que le temps allait tout dénouer.

Il regardait au loin les fils du Tigre croître,

Nourris non plus de lait mais de deuil et de braise.

Il voyait dans leurs yeux la forêt se décroître,

Et sentait sous ses pattes frémir la falaise.

Car la forêt n’oublie pas ce que les rois font taire.

Les racines du chêne gardent le nom des morts.

Et quand deux peuples frères se font la guerre sur terre,

Les blessures au couteau saignent longtemps leurs torts.

Le sang versé en vain sur des lignes étrangères

Nourrit non pas la paix mais de nouvelles guerres.

Et la rage des fils venge toujours les pères,

Comme la pluie revient toujours laver ses pierres.

Les Éléphants, bien loin, ne regardaient plus guère,

Ayant depuis longtemps d’autres forêts à faire.

Mais leur trait sur le fleuve vivait encore en guerre,

Vivace et venimeux, indifférent et fier.

Ce qu’ils avaient semé sans hâte et sans scrupule

Germait en chaque saison en fureur et en deuil.

Leurs lignes survivaient, précises, minuscules,

Découpant les vivants comme on taille un cercueil.

Qu’on se méfie de ceux qui viennent apporter

L’ordre, la grâce et la clarté en vos demeures.

Ce qu’ils tracent en partant met des siècles à s’effacer,

Et leurs lignes survivent longtemps après leurs heures.

Et que le Lion songe, avant de lever la patte,

Si l’ennemi qu’on lui désigne est bien le sien.

Car souvent la fureur est une arme qu’on achète,

Et l’on se bat pour d’autres sans le savoir très bien.

La force sans mémoire n’est que fureur qui flatte,

Et le sang sans raison n’est que rage qui éclate.

Mais le plus lourd des crimes, celui qui nous abat,

C’est d’oublier le frère que l’on trouve en face au combat.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Sous le même grand chêne, à l’ombre des mêmes branches, Vivaient depuis toujours le Lion et le Tigre. Ils buvaient au même fleuve aux fraîches eaux blanches, Et chassaient côte à côte, à l’unisson et libres.Leurs griffes étaient pareilles, leurs rugissements frères, Ils portaient tous les deux les marques d’un même sang. La même terre rouge était leur sol, leur mère, Et nul n’eût dit alors lequel était le plus grand.Tous deux priaient le soir sous les mêmes étoiles, L’un tourné vers le Levant, l’autre vers l’Orient. Leurs prières montaient, légères comme des voiles, Se mêlant dans le ciel, douces et patientes.Or vinrent un beau jour de lointains Éléphants, Qui se disaient porteurs d’un ordre et d’une grâce. Ils redessinèrent la forêt en passant, Et repartirent lents, satisfaits de leur...
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