Hkeeli à Beit Beirut ce dimanche 13 avril. Photo DR
13 avril 2025. Cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de la guerre civile libanaise, une date que beaucoup redoutent, qu’il s’agisse d’oublier, ou d’une crainte de raviver, les organisateurs de l’initiative Hkeeli (Raconte-moi) ont choisi une autre voie. Celle de la parole. Celle de l’écoute. Celle de la rencontre.
C’est à Beit Beirut, lieu de mémoire et cicatrice vivante de la ville, que s’ouvre ce dimanche Hkeeli, projet participatif, audacieux et profondément humain, qui refuse les commémorations figées pour leur préférer une conversation ouverte, sensible, en mouvement. « Plus qu’un événement, c’est une invitation : à dire, à se souvenir, à se confronter à soi et aux autres. Et surtout, à ne pas laisser le passé s’éteindre dans le vacarme du présent », précisent les organisateurs. Hkeeli est le brouillon d’un rêve, la première étape d’un plus grand projet que nous souhaitons réfléchir avec la scène culturelle et le public », indique Delphine Darmency, directrice exécutive du projet.
Pas une exposition, mais une interpellation
Hkeeli n’est pas une exposition. Ce n’est pas un musée. Ce n’est pas non plus une cérémonie. C’est un espace – ou plutôt, une constellation d’espaces – qui invite chacun à prendre part à un dialogue sur la mémoire, la guerre, l’identité et la transmission.
À travers des installations immersives, des récits vivants, des performances et des ateliers participatifs, le projet transforme Beit Beirut en théâtre d’émotions brutes. Les murs, autrefois criblés de balles, deviennent surfaces d’écoute et de résonance. Ce n’est pas tant la guerre qui y est racontée, que ses persistances : dans les corps, dans les mots, dans les silences hérités.
Dès midi, la journée s’ouvre avec la Green Line Walking Tour, menée par la conteuse urbaine Samira Ezzo, qui guide les visiteurs du musée national à Beit Beirut, retraçant l’ancienne ligne de démarcation devenue ligne de narration. À 15h, c’est Tripulley qui prend le relais avec Echoes of the Green Line, un jeu de piste poétique et politique dans la ville, entre fragments retrouvés et éclats de mémoire collective.
Mais c’est à partir de 16h que le cœur battant de Hkeeli prendra toute sa force : une bibliothèque humaine installe un face-à-face rare entre visiteurs et « livres vivants » – des artistes, activistes, chercheurs, porteurs de mémoire – qui parlent sans notes, sans tribune, mais les yeux dans les yeux. Wadad Halwani, Walid Saab, Mona Hallak, Antoine Boulad, Myriam Sfeir… autant de voix qui racontent, mais surtout écoutent.
Des performances qui bougent la mémoire
Le soir venu, les mots se feront gestes et vibrations. Le Beirut Physical Lab investit les espaces avec une performance mouvante et silencieuse : This is not a performance, avertit-on – c’est un rituel, une marche lente à travers la mémoire. En parallèle, les musiciens Frida, Inca et Scarlett tisseront un paysage sonore de guitares, percussions et piano où l’intime devient mélodie partagée.
La journée se clôt, mais rien ne se termine : Hkeeli reste vivant, chaque semaine, de mercredi à dimanche, de 12h à 20h. Le projet ne cherche pas à clore un chapitre, mais à en ouvrir un. Ou plusieurs. Peut-être même une bibliothèque entière de récits, encore en train de s’écrire.
Dans un Liban où la mémoire est souvent clivée, manipulée ou mise sous cloche, Hkeeli propose autre chose : une mémoire poreuse, incarnée, plurielle. Ici, on ne vient pas pour apprendre la version de l’histoire, mais pour tisser des liens entre les vécus, les générations, les oublis.
En arabe, en français, en silence parfois, la question flotte : « Comment te souviens-tu ? Et que veux-tu transmettre ? »
Ce 13 avril 2025, la guerre n’est pas glorifiée. Elle n’est pas effacée non plus. Elle est là, en filigrane, dans les voix qui tremblent, dans les mots hésitants, dans les pas qui résonnent sur les carreaux de Beit Beirut.
Ils ont fait Hkeeli
Allo Beirut, Forum for Memory and Future, Lebanese Association for History, Municipalité de Beyrouth, LAU Arab Institute for Women, Arab Center for Architecture, AUB Neighborhood Initiative.
Contributeurs de la journée :
Steps – CFKDL – Public Works Studio – Beirut Physical Lab – Fighters for Peace – Assabil Library – Tripulley – Adeeb Farhat – SOL Museum (South Occupation and Liberation Museum) – Sylvie Ballyot & Fida Bizri (Green Line) – Cedric Kayem & Antony Tawil (Maabar) – Hashem Adnan – Majd el-Hamwi – Ghassan Halwani – Sasseen Kawzali – Georges Arbid – Kinda Dekmak – Shadi Faraj – Samira Ezzo (Layers of Lebanon) – Frida & the Tribe – Wissam Lahham – Dr Nahla Harb – Yasmine Chahhal – Hassan Salha – Myriam Sfeir – Antoine Boulad – Mona Hallak – Wadad Halwani – Walid Saab – Hala Younès.


