Le journaliste et cinéaste israélien Yuval Abraham (à droite) et le journaliste et cinéaste palestinien Bassel Adra recevant le prix du meilleur documentaire pour « No Other Land » sur scène lors de la 97e cérémonie annuelle des Oscars au Dolby Theatre à Hollywood, Californie, le 2 mars 2025. Carlos Barria/Reuters
Sans véritablement prendre le temps de retrouver son souffle, Bassel Adra lâche d’une traite son plaidoyer. « Je souhaite à ma fille de ne pas avoir la même vie que la mienne. De subir la violence des colons, les destructions de maisons et les déplacements forcés auxquels fait face chaque jour mon village de Masafer Yatta sous l’occupation israélienne. » Interrompu par quelques salves d’applaudissements, et malgré de légers balbutiements empreints de stress, le personnage principal du documentaire No Other Land profite des 120 secondes accordées aux lauréats sous les projecteurs hollywoodiens des Oscars pour lancer un appel à « mettre fin à l’injustice et au nettoyage ethnique du peuple palestinien », repris par son compère Yuval Abraham, coréalisateur du film. « Nous avons fait ce film, Palestiniens et Israéliens, parce qu’ensemble, nos voix sont plus fortes », a renchéri le journaliste israélien. « Quand je regarde Bassel, je vois mon frère, mais nous ne sommes pas égaux. Nous vivons dans un régime où moi je suis libre, protégé par une loi civile, alors que Bassel vit sous une loi militaire qui détruit sa vie, et qu’il ne peut pas contrôler », a-t-il ajouté, avant de conclure sur une volée de bois vert à l’égard de la diplomatie américaine, accusée d’empêcher « l’autre chemin » esquissé dans le long-métrage : « Je me dois de le dire puisque je suis ici : la politique étrangère de ce pays contribue à bloquer cet autre chemin, sans suprématie ethnique et avec des droits nationaux pour nos deux peuples. »
« Acte de résistance »
Film coup de poing sur la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée, No Other Land a donc remporté dimanche l’Oscar du meilleur film documentaire. Un nouvel exploit pour une production à petit budget, portée par un groupe d’activistes israéliens et palestiniens, déjà auréolé du même prix il y a un an lors de la Berlinale, alors que le film n’a toujours pas trouvé de distributeur dans de nombreux pays, dont les États-Unis. Il triomphe aux dépens de Black Box Diaries, Porcelain War, Soundtrack to a Coup d’Etat, Sugarcane et Les ombres d’un pensionnat et succède à 20 jours à Marioupol, documentaire sur le siège de la ville ukrainienne en 2022, au début de l’invasion russe.
La guerre en Ukraine a fait, elle aussi, une brève apparition au milieu d’une 97ᵉ cérémonie des Oscar surtout marquée par le triomphe d’Anora et une relative déception pour Emilia Pérez, pourtant plébiscité au festival de Cannes et aux César. Hormis le Slava Ukraine (« Gloire à l’Ukraine »), lancé par l’actrice américaine Daryl Hannah, et les discours de Bassel Adra et Yuval Abraham, la politique n’a été abordée qu’à petites doses devant un gratin hollywoodien resté prudent sur les frasques de Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche. « Anora passe une bonne soirée. Deux Oscar déjà. Je suppose que les Américains sont ravis de voir quelqu’un s’opposer enfin à un Russe puissant », a tout de même osé le maître de cérémonie, l’humoriste Conan O’Brien, en référence à la proximité du président américain avec Vladimir Poutine.
Tourné entre 2019 et 2023 à Massafer Yatta, No Other Land est axé autour de l’amitié grandissante entre Bassel Adra, activiste palestinien souhaitant dénoncer la spoliation en cours de sa terre natale cernée de colonies israéliennes illégales, et un journaliste israélien juif, Yuval Abraham. Le duo s’efforce de documenter la violence exercée par les colons et les soldats israéliens à l’encontre des habitants de cette zone du sud de la Cisjordanie occupée. Après une longue bataille judiciaire, la Cour suprême israélienne a déclaré comme « zone militaire » cette région en mai 2022, ouvrant la voie à l’expulsion de la population de huit villages installés dans une vallée où l’armée israélienne souhaite établir un champ de tir.
Les deux protagonistes, accompagnés de Hamdan Ballal et Rachel Szor à la réalisation, décrivent le tournage de ce documentaire comme « un acte de résistance sur le chemin de la justice » alors que la guerre de Gaza, qui a duré plus de 15 mois, connaît une trêve très fragile depuis le 19 janvier après l’accord de cessez-le-feu signé entre Israël et le Hamas, et que l’opération « Mur de fer », lancée le 21 janvier par les forces israéliennes, continue de faire rage en Cisjordanie occupée.
« Diffamation d’Israël »
Depuis sa sortie, No Other Land a essuyé de nombreuses critiques en provenance d’Israël, reparties de plus belle au lendemain de sa consécration sur la prestigieuse scène d’Hollywood. « Au lieu de présenter la complexité de la réalité israélienne, les réalisateurs ont choisi d’amplifier des récits qui déforment l’image d’Israël vis-à-vis du public international », a déclaré Miki Zohar, ministre israélien de la Culture et membre du Likoud, qui a qualifié l’attribution de cet Oscar de « triste moment pour le monde du cinéma », dans un message sur le réseau social X. « La liberté d’expression est une valeur importante, mais faire de la diffamation d’Israël un outil de promotion internationale n’est pas de l’art, c’est du sabotage contre l’État d’Israël, surtout après le massacre du 7 octobre (2023) et la guerre en cours », a-t-il ajouté.
En février 2024, la prise de parole de Yuval Abraham lors de la Berlinale, dans laquelle il avait dénoncé une « situation d’apartheid » en Israël, lui avait valu d’être accusé « d’antisémitisme » par des responsables politiques allemands et des médias israéliens, avant de recevoir des menaces de mort sur les réseaux sociaux. Ce dernier avait également confié au média britannique The Guardian avoir dû renoncer à son retour en Israël à cause de ces intimidations.
Par ailleurs, cette attribution constitue un événement marquant pour le cinéma palestinien, primé pour la première fois d’un Oscar. En 2006 et en 2014, le réalisateur palestinien Hany Abou Assad avait été nommé à deux reprises nommé dans la catégorie du meilleur film étranger, pour Paradise Now et Omar, sans succès. Deux autres films palestiniens avaient également été présélectionnés pour cette édition 2025 : From Ground Zero (une collection de 22 films réalisés à Gaza), et An Orange from Jaffa, respectivement dans les catégories meilleur film étranger et meilleur court-métrage. Quatre cinéastes israéliens ont été récompensés aux Oscars jusqu'à présent, dont Ari Sandel, auteur de West Bank Story, une parodie de la célèbre comédie musicale West Side Story, primé en 2007.
Plus de 700 000 colons israéliens sont illégalement établis en Cisjordanie occupée, tandis que plus de 1 800 attaques de colons contre des Palestiniens ont été recensées entre le 7 octobre 2023 et le 31 décembre 2024, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations unies. L’ONU ajoute qu’au moins 55 Palestiniens ont été tués lors de l’opération Mur de fer, qui a également conduit au déplacement de plus de 40 000 Palestiniens.
Le palmarès de la cérémonie
Voici les vainqueurs dans les principales catégories de la 97ᵉ cérémonie des Oscars qui a largement consacré Anora de Sean Baker, ayant raflé pas moins de cinq statuettes : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice, meilleur montage et meilleur scénario original.
- Meilleur film : Anora
- Meilleur réalisateur : Sean Baker, Anora
- Meilleur acteur : Adrien Brody, The Brutalist
- Meilleure actrice : Mikey Madison, Anora
- Meilleur acteur dans un second rôle : Kieran Culkin, A Real Pain
- Meilleure actrice dans un second rôle : Zoe Saldana, Emilia Perez
- Meilleur scénario original : Sean Baker, Anora
- Meilleur scénario adapté : Peter Straughan, Conclave
- Meilleur film international : Je suis toujours là (Brésil)
- Meilleur film d’animation : Flow
- Meilleur documentaire : No Other Land
- Meilleur montage : Sean Baker, Anora
- Meilleurs costumes : Paul Tazewell, Wicked
- Meilleur maquillage et coiffure : The Substance
- Meilleure chanson originale : Clément Ducol, Camille et Jacques Audiard, El Mal dans Emilia Perez





"No other land" est un très bon film tourné avant le 7 oct. Un travail de pro à petit budget: 2 amis, l'un Israélien, l'autre Palestinien documentent la destruction d'une 15aine de hameaux en Cisjordanie qui, du jour au lendemain, se retrouvent dans une zone déclarée militaire. Des cortèges de bulldozers, de soldats et de colons enhardis par le sentiment d'impunité affrontent une population indigente qui assiste impuissante au nivellement de leurs maisons. Des chaînes de télévision finissent par en parler, même Tony Blair s'y rend mais en vain. Fait avec tact et réalisme, c'est un film à voir
17 h 03, le 04 mars 2025