Hassan Nasrallah se doutait-il qu’il scellerait un jour de sa brutale disparition la continuité de ce culte du martyre qu’il prônait sans relâche à ses adeptes ? Et les grandioses funérailles réservées dimanche 23 février à son leader historique, cinq mois après sa mort, ne sont-elles pas, pour le Hezbollah émergeant d’une fracassante déroute militaire, une occasion en or de montrer qu’il est toujours là, qu’il reste plus que jamais capable de mobiliser des foules et de peser sur le cours des événements ?
Davantage qu’au monde extérieur, c’est clairement aux Libanais que s’adresse le théâtral message : aux Libanais qui, de fait, ont été nombreux à vendre la peau de l’ours, à prononcer prématurément la mort clinique d’un Hezbollah décapité et amputé du nourricier cordon ombilical iranien. Ce à quoi s’applique en somme la milice, c’est de s’approprier le mythe ancestral du Phénix libanais qui renaît régulièrement de ses cendres. Or s’il est de règle qu’on ne s’en prend pas aux disparus ; s’il est même de bon ton, en Orient, d’en adoucir généreusement l’image une fois qu’ils ont rejoint l’au-delà, le bilan des diverses équipées guerrières est bien là, lui aussi. Et il est accablant.
Pour spectaculaires qu’elles puissent être, pour exceptionnelles que soient les mesures de sécurité qui les entoureront, les funérailles de dimanche ne sauraient, dès lors, revêtir un caractère véritablement national. Il en faudra bien davantage au Hezbollah pour se parer d’une pleine libanité, alors qu’il n’a pas fini de se louer de sa filiation organique, viscérale, politique, paramilitaire et financière à la République islamique et ses prétentions d’empire. Or le temps n’est plus où chacune des communautés dont est fait le Liban pouvait se prévaloir ouvertement d’un protecteur étranger, au point de s’y identifier. Il y a bientôt un siècle que les chrétiens du Liban ont quitté le giron de la Tendre Mère, la France. Les druzes ne comptent plus sur la bienveillance de Sa Gracieuse Majesté britannique. Quant aux sunnites, revenus de leur quête d’union arabe, ils arborent désormais le fier slogan de Liban d’abord et des foules considérables venues de tous les coins du pays ont tout récemment témoigné de leur attachement à la mémoire de Rafic Hariri.
Le plus regrettable et grave, c’est cependant de voir le Hezbollah parodier le Phénix à l’heure même où l’État n’épargne aucun effort pour matérialiser la magnifique légende : pour redonner au fabuleux oiseau toutes les plumes dont l’ont méthodiquement dégarni des décennies de mal-gouvernance, d’atteintes à la souveraineté, d’indignes compromissions et de pillages éhontés. Résolu à se reconstituer sur des bases saines, fort du soutien et de la confiance de l’écrasante majorité des Libanais, ce même État se veut passionnément celui de tous sans exception aucune. Le gouvernement de Nawaf Salam s’est voulu, au départ, inclusif, et il comprend des proches de la milice. Les chiites sont les enfants de l’État, renchérissait il y a peu le président de la République devant des chefs de clans de Baalbek-Hermel : étant entendu que l’adhésion de cette communauté, longtemps arraisonnée par voie de séduction ou d’intimidation armée mais sans aucun doute assoiffée de normalité et de sécurité, ne saurait passer pour un quelconque retour du fils prodigue…
C’est à des choix décisifs que sont confrontés aujourd’hui les héritiers du sayyed défunt, et il est probable qu’un débat sur la question est déjà en cours au sein du Hezbollah. En attendant que celui-ci se décide, c’est le même cercle vicieux qui continue d’enserrer le Liban. Car pour peu qu’Israël se décide à évacuer intégralement le Sud libanais, la milice perdrait tout motif convaincant de conserver son arsenal. Qu’au contraire l’ennemi perpétue son occupation, qu’il poursuive ses agressions, et les invétérés va-t-en-guerre du Hezbollah ne seraient que trop heureux d’y trouver leur compte. Si gros serait l’alibi qu’il serait visible à l’œil nu, même à travers les plus épais nuages de poudre. Ou de cendres.

