Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et son homologue américain Donald Trump avant une réunion à Helsinki, en Finlande, le 16 juillet 2018 Brendan Smialowski/AFP
Àla fin de la Première Guerre mondiale, John Maynard Keynes faisait partie de la délégation britannique à la conférence de paix de Paris, où les Alliés victorieux dictaient les conditions de la paix aux puissances centrales vaincues. Il en est ressorti désemparé. Comme il l’a écrit par la suite dans Les conséquences économiques de la paix, l’accent mis par les délégués sur les considérations politiques à court terme, y compris le désir de « punir » l’Allemagne pour son agression, se ferait au détriment de la stabilité sociale et politique à long terme en Europe.
L’avertissement de Keynes en 1919 s’est avéré prémonitoire. Aucun des dirigeants des trois puissances alliées n’est resté plus de trois ans au pouvoir après la signature du traité de Versailles. Au cours de la décennie suivante, l’Allemagne a été confrontée à une instabilité croissante, l’hyperinflation cédant la place à la dépression, alors que les gouvernements successifs tentaient de respecter les conditions onéreuses du traité. La forte baisse de la prospérité et l’effondrement de la confiance dans le gouvernement ont alimenté la colère populaire et contribué à la montée en puissance d’Adolf Hitler. Il en est résulté le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité.
Repli mortel
L’administration du président américain Donald Trump semble prête à commettre une erreur similaire alors qu’elle négocie un accord pour mettre fin à la guerre en Ukraine – sauf que, cette fois, c’est la victime, et non l’agresseur, qui doit être punie. En fournissant une aide militaire et financière importante à l’Ukraine et en jouant un rôle central au sein de l’OTAN, qui est censée garantir la sécurité de l’Europe, les États-Unis disposent d’un levier suffisant pour forcer la Russie à s’asseoir à la table des négociations. Mais plutôt que de s’engager dans de longues discussions visant à obtenir des concessions de la part du président russe Vladimir Poutine, M. Trump semble s’engager sur la voie de la moindre résistance : donner à M. Poutine tout ce qu’il veut.
Cela inclurait, vraisemblablement, un accord pour maintenir l’Ukraine en dehors de l’OTAN et peut-être même le recul des garanties de sécurité pour les États baltes. Cela inclurait également l’assouplissement des sanctions économiques comme une sorte de carotte visant à « garantir » la paix en Ukraine. Mais cela pourrait avoir l’effet inverse : en facilitant le réarmement de la Russie, une levée des sanctions pourrait accélérer le retour du pays à l’agression et à la perturbation.
Pour Donald Trump, c’est le problème de l’Europe. Le monde étant redécoupé en sphères d’influence, les démocraties européennes – y compris une Union européenne fragmentée – devront rivaliser avec la Russie pour le leadership régional. Et, en fait, toute opération de maintien de la paix après un conflit ne comprendra que des troupes européennes. Mais cette logique est aussi profondément erronée que celle du traité de Versailles, et elle est susceptible d’avoir des effets tout aussi désastreux, à commencer par la destruction de la souveraineté de l’Ukraine et la déstabilisation de l’Europe.
Pour l’Ukraine, un repli des États-Unis derrière les hauts murs de l’agenda « America First » signifierait une mort certaine. La Russie pourrait même ne pas avoir à recourir à une action militaire pour placer le pays sous son contrôle de facto ; les campagnes de désinformation pourraient à elles seules saper la légitimité des autorités.
Quant au reste de l’Europe, il sera confronté à un choix peu enviable entre l’engagement de ressources toujours plus importantes dans la défense et l’investissement dans des solutions à d’autres défis existentiels, tels que le changement climatique et le vieillissement de la société. La gestion de ce compromis sera le plus grand défi, à la fois financier et politique, auquel les dirigeants européens ont été confrontés depuis la fin de la guerre froide.
Alors que les visions de la sécurité européenne divergent, l’unité de l’UE sera mise à l’épreuve comme jamais auparavant – pas même dans les années 2010, lorsque la fragmentation économique a failli détruire la zone euro. Compte tenu du manque de potentiel de croissance ou de leadership politique visionnaire de l’Europe – des lacunes apparues bien avant la guerre en Ukraine –, certains pays de l’UE pourraient être attirés par un bloc eurasien, ancré par la Russie et la Chine, promettant une énergie et des biens bon marché, ainsi qu’une norme technologique alternative à source ouverte. Quoi qu’il en soit, les jours d’une économie mondiale intégrée unique semblent comptés.
Éclatement du système financier
La paix ukrainienne que l’administration Trump semble susceptible d’embrasser pourrait également provoquer l’éclatement du système financier international. Les garanties de sécurité constituent depuis longtemps un pilier de la domination du dollar américain – et du « privilège exorbitant » que cela confère aux États-Unis. C’est pourquoi l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, qui a conforté le soutien à l’OTAN et conduit au renforcement des garanties de sécurité pour Taïwan, a renforcé la primauté du dollar. L’abandon de l’Ukraine et le rejet de l’OTAN par les États-Unis, ainsi que la levée des sanctions à l’encontre de la Russie, auraient l’effet inverse, incitant les investisseurs privés et officiels à chercher des alternatives au dollar. En sapant la confiance dans les États-Unis et en détériorant les perspectives de croissance du pays, l’adoption par M. Trump de tarifs douaniers renforcerait cette tendance.
La baisse de la demande d’actifs en dollars entraînerait une hausse des coûts d’emprunt pour le gouvernement américain et les entreprises américaines. Le frein à la croissance qui en résulterait pourrait pousser les dirigeants américains à redoubler d’efforts dans leurs politiques protectionnistes malavisées et à accroître la pression sur la Réserve fédérale américaine pour qu’elle donne la priorité à la croissance plutôt qu’à la stabilité des prix.
Comme pour la Grande-Bretagne à l’époque de Keynes, la boucle de rétroaction négative entre l’augmentation des déficits budgétaires, la hausse des coûts d’emprunt et le ralentissement de la croissance inciteront davantage les investisseurs à chercher des alternatives au dollar. L’Europe étant en proie à l’instabilité, la Chine sera probablement le principal bénéficiaire de cet effort.
Lors de la conférence de paix de Paris, Keynes a vu ce que ses collègues n’ont pas vu : le traité de Versailles ouvrirait la voie à un nouveau conflit. La « guerre qui devait mettre fin à toutes les guerres » aurait bientôt une suite. On peut dire la même chose des plans de l’administration Trump pour mettre fin à la guerre en Ukraine.
Copyright : Project Syndicate, 2025.
Par Gene FRIEDA
Chercheur invité à la London School of Economics, ancien stratège mondial chez Pimco.

