Chère lectrice, cher lecteur,
À 9 heures dimanche matin, l’avion en provenance d’Istanbul se pose sur le tarmac de l’aéroport Rafic Hariri, à Beyrouth. Alors que les passagers se ruent pour attraper leurs affaires et (s’im)patientent pour en sortir, un jeune homme en interpelle un autre, cinq sièges plus loin.
« Ahmad ? C’est toi ? »
« Oui ! Incroyable ! »
« Il est de mon village en Syrie. »
S’ensuit un aparté entre les deux. Autour d’eux, le monde s'arrête. On comprend que les deux hommes « rentrent au pays » pour la première fois depuis plus d’une décennie. Le premier a trouvé refuge aux Pays-Bas en 2012. Le second, en Turquie, en 2013. Dans les couloirs de l’aéroport aux néons éblouissants qui mènent au contrôle des passeports, les deux Syriens se racontent leur vie. Dans quelques heures, ils rentreront ensemble dans leur « dayaa » (village).
Cette scène, en apparence anodine, a provoqué en moi un torrent d’émotions. Parce qu’elle raconte à la fois le déchirement, la douleur d’années d’exil, mais aussi la joie incommensurable des Syriens de retrouver leur pays après la chute de Bachar el-Assad.
Dans la nuit du 7 au 8 janvier, au moment où l’on apprend la fuite du dictateur syrien, je me trouve par hasard dans l’avion qui me ramène à Beyrouth. Au petit matin, Matthieu Karam, Mohammad Yassine et moi-même filons à Masnaa pour immortaliser un moment attendu par tant de réfugiés au Liban : leur retour dans une Syrie libre. Une Syrie délestée de ses terribles et multiples checkpoints où nombre d’entre eux auraient pu être rackettés, arrêtés, voire finir par disparaître dans les geôles d’un système pensé pour tuer. Deux jours plus tard, ce sont dans les cellules de l’enfer carcéral de Saydnaya, que nous marchons aux côtés de familles à la recherche d’un être aimé.
Le 18 mars 2011, je suis à Damas pour quelques jours. La ville semble on ne peut plus normale, je ne ressens pas de tensions particulières. Sauf que cette « normalité » n’est que de la poudre aux yeux. Plus un État autoritaire paraît « normal », plus la propagande, la surveillance et la répression font rage. Ce 18 mars 2011, j’ignore totalement qu’au même moment, 100 kilomètres plus loin, à Deraa, des milliers de personnes sont dans les rues et demandent, en écho à ce qui se passe dans tout le monde arabe, la chute du régime. C’est la dernière fois que je mets les pieds en Syrie. Je suis, entre-temps, devenue journaliste.
Beaucoup de ce que j’ai appris dans ce métier, je le dois à la Syrie. Ça a été mon école, ma boussole politique et morale. Au sein de la rédaction on se fait même souvent la blague : dis-moi ce que tu penses de la situation en Syrie et je te dirai qui tu es.
Le 10 décembre dernier, je fête mes 10 ans à L’Orient-Le Jour dans les rues de Damas, où nous absorbons, respirons à pleins poumons ce vent de liberté que beaucoup n'espéraient même plus. La Syrie a, durant toutes ces années, été pour moi une leçon de vie. La boucle est bouclée.
Caroline Hayek
Grand reporter
OLJ /
le 07 janvier 2025 à 16h30