Du temps de mon enfance, chaque été, lorsque la chaleur enveloppait Beyrouth et que les journées paresseusement s’étiraient, je prenais le chemin des vacances… vers Alep. Ce voyage, majestueux, sublime et généreux, était pour moi une évasion, un rêve, une divulgation. Il me dessinait la voie vers les bras grands ouverts de mes grands-parents, à Alep.
Je me souviens encore de ces matinées d’adieux : toute la maisonnée s’agitait. Mon père vérifiait l’arrivée du chauffeur, ma mère s’assurait que rien n’avait été oublié, mes frères s’agitaient. Dans la voiture, les valises étaient entassées. Moi, impatiente, je comptais les minutes pour y embarquer.
De Beyrouth à Alep, la route était magique, prodigieuse et féerique. À mesure que nous roulions, les paysages défilaient sous mes yeux d’enfant émerveillée : des champs de blé dorés s’étendaient à perte de vue, des oliveraies bordaient l’horizon, telles des gardiennes témoins silencieuses de mon expédition.
Je sens encore les parfums s’entremêler : l’odeur de l’asphalte chaud, les vapeurs du mazout des camions, l’arôme des vents. Une brise légère emportait des effluves de jasmin, telles des bouffées de senteur et de fragrance mélangées.
Rien n’égalait le moment où nous rentrions dans la ville légendaire d’Alep. Nous approchions de la maison de mes grands-parents située dans un quartier rempli de souvenirs et d’histoires. Ils m’attendaient toujours sur le pas de la porte. Je me jetais dans leurs bras. J’étais à Alep et j’étais bien.
Les jours qui suivaient mon arrivée étaient une succession de simples plaisirs : la cuisine d’Alep de ma grand-mère, ses desserts savoureux et parfumés, les histoires contées par mon grand-père, les promenades dans les ruelles ombragées, le jardin public, la piscine Farouk. Et puis il y a la visite des souks d’Alep : une rivière de parfums et de murmures, où le cumin danse avec la cannelle et où les étoffes chatoyantes s’étendent comme des arcs-en-ciel figés. Ses ruelles étroites serpentent comme des veines d’argent, vibrant au rythme des pas de marchands et d’artisans, gardiens d’un héritage ancestral. Je n’oublie pas les dimanches à Alep, où les cloches des églises retentissaient, enivrant l’air d’une mélodie sacrée. Main dans la main avec mes grands-parents, je les accompagnais à la messe. Je sentais Dieu en moi, j’avais le cœur apaisé.
La route vers Alep n’est pas uniquement témoin de ma douce enfance. C’est une traversée de terres empreintes d’histoire. Elle est bien plus qu’une simple direction. Elle constitue la colonne vertébrale historique, économique et culturelle de la Syrie. Parcourant des paysages variés, des plaines fertiles aux collines arides, elle incarne l’histoire millénaire du pays et son rôle essentiel dans la région levantine.
Ancienne Émèse située entre Damas et Alep, Homs, sous l’Empire romain, fut un important carrefour de civilisations. Son emplacement stratégique sur les routes commerciales reliait l’Orient à la Méditerranée. Elle devint un centre culturel et commercial florissant, attirant des communautés chrétiennes, musulmanes et juives. Ensemble, Damas, Homs et Alep formaient un corridor unissant les centres religieux et culturels du Levant. Pour les chrétiens d’Orient, cet axe n’est pas seulement un tracé géographique, mais aussi une voie spirituelle et symbolique, un témoignage vivant de leur histoire et de leur foi. Les villages et villes situés le long de cette voie sont des témoins vivants de siècles d’histoire, ayant survécu à des invasions, des catastrophes naturelles et des conflits modernes.
La route vers Damas est un symbole puissant dans la tradition chrétienne. Mentionnée dans la Bible comme un lieu de rencontre entre Dieu et l’homme, c’est sur cette route, entre Jérusalem et Damas, que Saul de Tarse, persécuteur des chrétiens, vit une révélation divine qui transforma sa vie et fit de lui saint Paul. Paul y prêcha l’Évangile. Elle évoque non seulement la conversion personnelle, mais aussi la possibilité de transformation et de réconciliation spirituelle. Le cheminement de Paul vers Damas est une métaphore pour toute divulgation intérieure, où l’on peut passer des ténèbres à la lumière, de l’aveuglement à la révélation. Elle interpelle le dialogue interreligieux et interculturel, reliant des villes marquées par la diversité et la variété. La route ne se limite pas à cet épisode spirituel. Depuis l’Antiquité, elle a été un axe majeur reliant les grandes cités syriennes. Sous l’Empire romain, elle faisait partie du réseau routier reliant les provinces orientales. Avec l’émergence du christianisme, elle devint une voie parcourue par les missionnaires, les pèlerins et les caravanes marchandes. Au Moyen Âge, les califats islamiques transformèrent cet axe en une voie stratégique pour l’expansion politique et culturelle. Chaque pierre, chaque halte, chaque marché le long de cette route témoigne de l’effervescence des échanges humains.
Lorsqu’on arrive à Damas, une des plus anciennes villes du monde, on est fasciné, ébloui, enivré. C’est comme ouvrir un manuscrit ancien aux pages enluminées, où chaque ruelle raconte une histoire et chaque pierre murmure des secrets. Damas scintille sous le soleil comme une mosaïque d’ors et d’ombres. Ses minarets se pointent vers le ciel, priant pour l’éternité.
Damas est une cité qui respire l’histoire, un temple vivant où chaque quartier est une page d’épopée. La Damas antique, avec sa majestueuse mosquée des Omeyyades, est un miroir du génie humain, un sanctuaire où le marbre et l’or se mêlent pour raconter les aspirations divines de civilisations disparues. Telle une vieille âme sage, tissée de mille et une nuits d’histoires, où chaque murmure porte encore l’empreinte des conquérants, des pèlerins et des marchands.
La route Damas-Homs-Alep est bien plus qu’une infrastructure. Elle demeurera un pilier de l’identité et de la mémoire chrétiennes d’Orient. Elle est un témoignage vivant de leur histoire, de leur foi et de leur résilience. C’est une ligne de vie, un témoin de l’histoire et une promesse pour l’avenir. Qu’elle soit empruntée par des marchands, des pèlerins ou des habitants cherchant à reconstruire leur pays, elle demeure une artère vitale, portant avec elle les aspirations d’un peuple obstiné, persévérant, accroché à ses racines et ses lignées.
Bien que la guerre ait transformé la Syrie en un pitoyable champ de bataille, malgré les destructions, les sinistres et les aberrations, cette voie restera un symbole de résilience, de courage et de vaillance. Elle incarne l’espoir d’un retour à la paix, rétablissant ainsi les liens brisés avec le monde entier, mais jamais coupés.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


C’est si beau écrivez un livre
00 h 08, le 17 décembre 2024