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La sélection de la rédaction : « La vie est assez difficile comme ça » de Karl Richa

Chère lectrice, cher lecteur,

Branchée à une machine, Nour me jette un regard hostile. Comment ai-je pu l’interroger sur sa greffe à venir ? Au sixième étage d’un hôpital où j’accompagne cette bonne amie à ses séances de chimiothérapie, mon unique mission est de la faire rire. Coup de bol, nous partageons la même passion pour le petit monde délicieusement prétentieux des célébrités.

De la pénombre d’une salle de conférence cannoise face à une Catherine Deneuve enfiévrée aux confidences peu catholiques de Julie Gayet sur la plage d’un grand hôtel en passant par la façon dont Brigitte Bardot nourrit ses ânes dans une robe couverte de poils de chat à la Madrague, je m’amuse à lui conter petits secrets et anecdotes sur ces rencontres pailletées qui ont adoucit mon année. Ici, seul le bruit des frappes israéliennes sur la banlieue sud de Beyrouth viennent interrompre nos rendez-vous de commères anesthésiées, de grandes gueules aux ambitions mises sous cloche. « Allez, va t’amuser, la vie est assez difficile comme ça », me lance Nour en m’obligeant à commander un Uber pour la rédaction. « Fais-moi rêver ». Compliqué.

Car depuis l’élargissement du conflit en septembre sur le territoire libanais, je ne veux plus rien entendre. Ni les discussions de mes collègues sur l’évolution d’une situation dont personne ne connaît l’issue, et encore moins les débats sur un « après » qui ne cesse de s’éloigner. Dans un déni assumé et entre deux coups de sang en bonne diva illusionné devant l’éternel, malgré la lassitude et le désespoir qui nous sont collectivement imposés, je me dois de continuer à produire. Pas parce qu’on me le demande, ni même par conscience professionnelle, mais pour garder un semblant de normalité dans un pays qui ne me ressemble pas, que je ne reconnais plus.

En temps de guerre, le combat pour la culture reste vital, essentiel. Depuis le 7 octobre 2023, les services concernés, culture, lifestyle, de L’Orient-Le Jour, n’ont jamais cessé d’exister, jamais arrêté de créer. Nous le savons, les artistes ne sauveront pas le Liban, ne convaincront aucun parti de déposer les armes, ne guériront pas Nour. Mais pour certains d’entre nous, ils restent les seuls à nous faire sentir moins seuls, et notre unique échappatoire. Parce que « la vie est assez difficile comme ça ».

Bonne lecture !

Karl Richa

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