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Nos lecteurs ont la parole

Sache que ta famille va bien

Sache que ta famille va bien

Une manifestation s’est tenue à Paris pour dénoncer les bombardements israéliens au Liban le 29 septembre. Ian Langsdon/AFP

J’aimerais bien représenter au monde la réalité libanaise, celle qu’on endure, celle qu’on a, d’ailleurs, toujours endurée, cette réalité qui, par un paradoxe que je peine à comprendre, ne me semble pas vraiment de l’ordre du réel, mais de celui de la « dystopie ».

Je parle ici d’un côté humain, de ce côté vulnérable, des émotions purement humaines, des terreurs qui se nichent contre le point le plus sensible de nos cœurs. Je parle aussi d’un côté trop sombre, trop dur à vivre, de toutes ces guerres, de notre passé, inoubliable, notre présent inquiétant, notre futur qui baigne dans l’incertitude, des explosions, des crises, de ce trauma collectif, de tout ce qu’on dédaigne, de cette habitude qu’on a désormais de ce qui va mal, de cette manie de prétendre que tout va bien, que tout ira, mais surtout, je parle de ces sentiments conséquents à toutes ces réalités déboussolantes.

Je parle de la peur coriace qui nous ronge, de cette angoisse qui se perpétue, comme notre ombre propre, de la situation globale de nos vies, parce que les jours d’antan, les étés tranquilles, les joies évanouies et perdues s’éloignent de plus en plus, à force que les années passent, que les tragédies s’accumulent. Tout cela me paraît si loin, ce paradis perdu, ce goût qui m’est désormais inconnu, qui a pris une saveur de soufre, après des années sous l’égide d’un deuil, un deuil face à ma jeunesse, face à mes rêves d’enfant, face à ce désir innocent que j’avais de basculer dans le monde des grands, ignorant la cruauté qui s’y cache, oubliant aussi que l’ignorance de l’enfance nous était salvatrice, mais malheureusement éphémère.

J’observe, malgré cela, la vie d’une manière très rétrospective, c’est-à-dire par la réminiscence de ces jours-là, avec le souci de perdre un être qui nous est cher, le souci d’être bombardé ou de se retrouver dans la rue, cette attente de l’inéluctable tout en restant impuissant, ces jours où toutes ces craintes n’avaient pas leur place.

J’aimerais bien revenir à ces jours où je demandais à mon papa, qui ne cautionnait jamais la guerre, pourquoi les gens s’entre-tuent. Entendre sa réponse rassurante, qui me disait que c’est loin de nous, qu’il n’y a rien de grave à craindre, de le croire naïvement, sans insister, puis de rejoindre le monde des enfants. La réalité, c’est que je n’ai toujours pas de réponse.

D’ailleurs, alors même que j’écris ces mots sur mon téléphone, et que mes doigts tapotent en tremblant sur le clavier, j’ai peur.

J’avoue que j’ai peur que mon écran subitement explose, et même si cette peur peut paraître insensée, dingue ou stupide pour certains, c’est la vérité, et, parfois, c’est dur d’assumer la réalité, mais plus facile de croire que ce n’est qu’un mauvais rêve qui finira par passer.

Lorsque je suis assise à côté d’une fenêtre fermée, face à une glace, une sorte de peur engourdit également mon corps. J’ai peur qu’une explosion vienne tout briser, que des miettes d’échardes éclatent face à moi. J’ai peur de l’imprévisible, de l’inédit, même si je m’attends à tout, j’ai peur qu’en un clin d’œil le monde se transforme en quelque chose de terrifiant. J’ai peur de m’éloigner de ma famille, parce que je me dis, en cas d’explosion, je mourrai à leur côté, je ne devrais pas continuer à vivre sans eux. J’ai peur de devoir envoyer ce fameux message, pour demander à mes proches s’ils sont toujours en vie.

Je méprise la vie, le visage cruel qu’elle prend souvent, les grands malheurs à ce point normalisés, je méprise le monde, je désespère car je sens que ce monde, celui dont je rêvais, il y a longtemps bien sûr, n’existe pas.

La vérité ? J’appréhendais d’allumer mon téléphone, depuis hier. Alors que j’étais en classe, en prenant note, en écoutant les mots de la prof s’évaporer dans l’atmosphère, d’une tranquillité absurde, un message WhatsApp de L’OLJ est apparu sur mon écran: « Une détonation entendue, dont la cause reste inconnue. »

J’ai commencé à trembler, mais à mon grand étonnement, je n’étais pas surprise, comme si la terreur m’était si familière, d’une familiarité étrange, comme si on est devenu si doué à observer notre monde s’abattre qu’on s’attend au pire, conscient que ce gouffre n’a plus de fond.

En tout cas, les autres continuaient, d’une étrange façon, à écrire en classe, la vie paraissait si calme dans notre salle, alors que dehors, les sirènes des ambulances envahissaient les rues, les gens mouraient, criaient, s’évanouissaient.

Je tremblais et je me disais : je ne sais ce qui m’attend, j’aimerais bien stopper les aiguilles, posséder le temps, l’arrêter, magiquement. J’étais figée, je ne voulais même pas prendre mon téléphone pour m’assurer que ma famille était toujours en vie, pour envoyer ce message que j’ai tant envoyé avant, je n’ai rien dit, j’avais peur d’écouter une réalité trop douloureuse, encore plus anémiante que toutes celles qui l’ont précédée. On est presque prêt à tout, on a une tolérance, une capacité inhumaine à résister, à se résilier, et une forte incapacité humaine à se montrer sensible. J’ai continué donc à écrire, j’ai mis mon téléphone en mode avion, peut-être à cause d’un déni, très culpabilisant d’ailleurs. Je ne sais pas comment j’ai eu la capacité de reprendre mon cours, de garder un visage presque froid.

J’ai reçu, après le cours, un message de ma mère qui dit : « Si tu entends des nouvelles, sache que ta famille va bien. »

J’aimerais tant dire que ce message m’a rassurée, mais je pensais qu’une fois de plus, nous avons échappé au destin. Certes j’étais rassurée que je rentrerais chez moi pour me jeter dans les bras de ma mère, pour lui dire que je l’aime, et que jamais je ne voudrais la perdre, aussi pour taquiner un peu ma sœur et embêter mon frère. Encore une fois, mais je ne sais pas encore combien de fois. Qui sait si, la prochaine fois, le destin nous épargnera ? Qui sait ce qui nous attend ?

La vérité, après tout, c’est que mon cœur saigne. Les mots me dépassent, l’anxiété me tracasse, la colère aussi, chaque son, chaque bruit, même le plus anodin, une porte qui claque, un téléphone qui sonne, le technicien de maintenance à la maison me perturbent, et la terre, s’abandonnant à une terrible indifférence, continue tranquillement de tourner, la vie ne s’arrête pas alors que la nôtre s’effondre. Les hôpitaux s’encombrent d’humains déformés ou en agonie, on maudit notre destin, ce monde qui se montre trop cruel.

Ainsi, et à chaque fois qu’on pense avoir atteint le fond du gouffre, une autre tragédie nous frappe, et d’une tragédie à l’autre, je remets toujours, toujours en question ce choix : rester ou bien partir ? Un dilemme insoluble.

Bref, je referme mon écran, pour me déconnecter de la réalité, des gens, des messages, des vidéos, des nouvelles, pour me replonger dans le monde de la fiction, celle où les personnages me tiennent la main pour me calmer, celle où les hommes n’ont pas le cœur vide, où l’amour triomphe, celle où les hommes s’aiment et réalisent qu’il y a en eux plus de choses à admirer que de choses à mépriser, comme le disait Camus, quelque chose qu’on apprenait au milieu des fléaux.

Pourtant, je fais partie de ce pays à bout de nerfs. Pourtant, je ne peux effacer ces émotions ou les dissiper en choisissant de les ignorer, je ne peux prétendre que tout le monde va bien, que la vie est belle, même si la terre continue à tourner, même si ma tête, son côté peu raisonnable, me convainc à tort que jusqu’ici tout va bien. Même si la vie n’attend jamais, même si tout se reprend, les battements de nos cœurs, eux, s’affaiblissent, je ne peux prétendre que je ne suis que concentrée sur mon livre, parce qu’en réalité, je vois entre les lignes un destin obscène, j’imagine que dans l’espace d’une seconde, toute ma vie va être chamboulée, qu’un désastre viendra prendre ce que j’aime pour l’éternité.

Ce n’est pas une solution que d’échapper à l’actualité, que de vivre dans l’illusion alors que la réalité saigne, les cœurs aussi. Mais, honnêtement, c’est la seule manière de gérer pour l’instant, et le pire, c’est que je me sens coupable d’être submergée par ces émotions, comme si je n’avais pas le droit de me plaindre, moi, enroulée dans les draps de mon lit, la tête tranquillement posée sur l’oreiller, avec ce petit livre, prêt à accueillir ces larmes qui n’ont que lui pour destination.

Je n’ai qu’à laisser le temps faire sa chose, son irrémissible passage, à l’affût d’une probable épreuve qui frappera prochainement nos vies, en essayant d’édifier ma foi qui commence à s’effriter.

Malgré tout, je dirai, un jour de plus, que ce matin, j’ai eu le privilège, que certains n’ont plus, de serrer, encore une fois, trop fort ma famille contre moi.

Haya AL-ZEIN

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

J’aimerais bien représenter au monde la réalité libanaise, celle qu’on endure, celle qu’on a, d’ailleurs, toujours endurée, cette réalité qui, par un paradoxe que je peine à comprendre, ne me semble pas vraiment de l’ordre du réel, mais de celui de la « dystopie ».Je parle ici d’un côté humain, de ce côté vulnérable, des émotions purement humaines, des terreurs qui se nichent contre le point le plus sensible de nos cœurs. Je parle aussi d’un côté trop sombre, trop dur à vivre, de toutes ces guerres, de notre passé, inoubliable, notre présent inquiétant, notre futur qui baigne dans l’incertitude, des explosions, des crises, de ce trauma collectif, de tout ce qu’on dédaigne, de cette habitude qu’on a désormais de ce qui va mal, de cette manie de prétendre que tout va bien, que tout...
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