Une toile de la série « Brighter Than a Thousand Suns » de Tagreed Dargouth (150 x 200 cm ; 2011; collection Fondation Dalloul ). Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Saleh Barakat.
Nuit après nuit, la banlieue sud de Beyrouth s’embrase sous les frappes israéliennes. Nuit après nuit, les images de ces masses orangées incandescentes s’élevant dans la noirceur du ciel et diffusées sur les réseaux sociaux enflamment les rétines et tordent les boyaux de ceux qui ont la chance de ne pas en être directement victimes.
Des flammes et de la fumée s’élevant au-dessus de la banlieue sud de Beyrouth dans la nuit de dimanche 6 octobre, après une violente frappe de l’aviation israélienne. Fadel Itani/AFP
Images de l’enfer de la guerre par excellence, ces champignons de fumée et de feu au-dessus de la banlieue sud captées par les caméras des photographes de presse évoquent fortement une série de toiles peintes par Tagreed Dargouth, il y a une quinzaine d’années, intitulée Brighter Than a Thousand Suns…
L’artiste libanaise qui a beaucoup peint la guerre, ses instruments et ses corollaires, revient pour L’Orient-Le Jour sur la genèse de cette série représentant des variations sur le thème des explosions, ainsi que sur son ressenti à voir ses peintures apocalyptiques devenir le miroir d’une terrible réalité libanaise.
« En 2009, j’ai commencé ma première série de peintures de champignons atomiques en réponse aux craintes croissantes et aux discussions entourant le projet nucléaire iranien. Mes recherches sur l’industrie des armes nucléaires m’ont ramenée à la Seconde Guerre mondiale, où j’ai découvert les surnoms fantaisistes attribués aux bombes, en particulier dans le cadre du programme nucléaire britannique connu sous le nom d’“Arc-en-ciel”. Cet “arc-en-ciel de la terreur” alignait des palettes de couleurs associées à des animaux et des objets aléatoires, tels que “Blue Bunny”, “Green Grass”, “Red Moustache” (Chat bleu, Herbe verte et Moustache rouge). Le fait d’attribuer des noms si mignons et enfantins à des instruments de destruction massive m’avait profondément troublée. Il mettait en évidence une sombre vérité : pour infliger des dommages massifs à des innocents, il faut d’abord les déshumaniser.
L’objectif de cette série était, pour moi, de rappeler les horreurs de la bombe. Malheureusement, la tragédie du 4 août 2020 est venue en raviver la crainte. Ce jour-là, j’ai quitté mon atelier de Mar Mikhaël quelques heures avant la double déflagration au port de Beyrouth. Lorsque j’y suis retournée, il était complètement détruit. Cela m’a fait réaliser qu’être témoin d’une scène aussi terrible est profondément différent du simple fait de la représenter sur une toile. Je me suis alors sentie obligée de peindre une nouvelle série d’explosions, cette fois directement inspirée de celle du port. Cette double explosion qui était un signal d’alarme pour nous Libanais, en particulier après l’effondrement financier et les échecs persistants du système actuel.
Aujourd’hui, une fois de plus, ces toiles-là refont surface. Voir Beyrouth et le pays entier endurer une telle violence me brise le cœur. Ces peintures, je les avais faites dans le but d’archiver les atrocités passées, et non pas pour documenter les bombardements en cours. Malheureusement, je constate, une nouvelle fois, que pour infliger des dommages massifs à des innocents, il faut d’abord les déshumaniser. »



Voir aussi les tableaux de Rida Abdallah Sur ridaabdallah.com et @fondationboghossian ...
13 h 12, le 08 octobre 2024