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Culture - Peinture

Quand Tagreed Darghouth ouvre la boîte de Pandore...

En 2011, lorsqu’elle entame sa série d’explosions nucléaires, la talentueuse artiste est loin de se douter qu’elle fait quasiment œuvre prémonitoire. Et que la scène qu’elle représente inlassablement lui éclatera presque à la figure un certain 4 août 2020. Retour sur ces toiles aussi marquantes que l’apparition de mille soleils.

Quand Tagreed Darghouth ouvre la boîte de Pandore...

Tagreed Darghouth dans son atelier. © Giles Duley

Tout son art fait écho à la violence du monde actuel. De son pinceau ardent, Tagreed Darghouth dénonce les armes, les diktats ou encore les incohérences qui dominent, écrasent, broient les humains. Aujourd’hui encore plus qu’hier, au Liban et dans cette région du monde encore plus qu’ailleurs. Hommes ou femmes indifféremment. Même si des thématiques plutôt féministes traversent régulièrement son travail, comme celle qui sous-tend l’inspiration de sa dernière série de peintures intitulée Toys and Trophies : From Zeus’ Pandora to Barbie (Jouets et trophées : de la Pandore de Zeus à Barbie). Une suite de portraits corporels explorant le mythe de la perfection féminine depuis la légende de Pandore dans l’Antiquité grecque jusqu’aux standards de beauté de la poupée Barbie imposés aux femmes contemporaines. Et son corollaire : leur assujettissement, recherché et consenti, au désir des hommes, dont elles deviennent les objets et les trophées.

Peintre féministe Tagreed Darghouth ? « Absolument pas », répond la jeune femme, rejetant vigoureusement cette étiquette. Artiste engagée alors ? La réponse, cette fois, est plus nuancée. « J’avais envie de traiter le thème du corps humain – d’ailleurs, j’ai aussi peint des bustes d’hommes – lorsque je suis tombée sur le texte Travaux et Jours du poète grec Hésiode qui raconte la création de Pandora. Cette figure mythologique, “perfection faite femme”, dont l’incomparable beauté va induire le fantasme chez les hommes et leur apporter le malheur, m’a aussitôt fait penser à la poupée Barbie. Car tout comme Pandora est un mythe, la plastique de la Barbie l’est également », avance-t-elle. Et d’expliquer que c’est à partir de ce rapprochement que son travail a évolué « vers une certaine démystification du règne des apparences et de “l’objectification” de l’être humain induit par les médias, les slogans publicitaires, les stéréotypes de genre, la chirurgie plastique ou encore les filtres photo sur les réseaux sociaux. Et dont cette poupée, aux normes physiques inatteignables naturellement, mais devenues essentielles pour l’identité des femmes comme pour le statut des hommes, a ouvert la boîte de Pandore ».

De la série des Pandora-Barbies dans l’atelier de l’artiste. Photo DR

D’une bombe à une autre

Vous l’aurez compris, la peinture de Tagreed Dargouth naît toujours du cheminement de sa pensée, d’une réflexion soutenue par recherches sur ce qui la touche, la surprend, la révolte, l’angoisse ou tout simplement aiguillonne sa curiosité.

Une pratique qui accompagne chacune de ses séries d’un récit fondateur. Celui des Pandoras-Barbies sera également marqué du sceau de la tragédie de Beyrouth. Car cette suite débutée il y a un an, « juste avant le premier confinement de février », précise-t-elle, va être brutalement interrompue par l’explosion du port de Beyrouth en août dernier. Son atelier situé à Mar Mikhaël ayant été dévasté, il a fallu remettre les lieux en état avant que l’artiste puisse les réintégrer et s’atteler à achever les pièces quelle avait préalablement amorcées et qu’elle a pu récupérer indemnes d’entre les débris.

Pour mémoire

Tagreed Darghouth, peinture ardente

« J’avais aussi quelques œuvres achevées qui ont été totalement épargnées. Celles-ci ont fait l’objet d’une exposition à la Tabari Art Space à Dubaï en novembre dernier. Et là, je profite du confinement forcé de ces dernières semaines pour achever celles qui me restent et pouvoir passer à autre chose. » Un nouveau thème que cette artiste volontaire et disciplinée ne veut pas encore dévoiler.

La dernière pièce de la série « Brighter than a thousand Suns » a été vendue dernièrement par Christie’s au profit de la Croix-Rouge libanaise. Photo DR

Plus éclatant que mille soleils

En revanche, elle revient volontiers sur la genèse de l’une de ses anciennes séries d’œuvres représentant des variations sur le thème des explosions nucléaires. Cette fameuse série intitulée Brighter than a thousand Suns devenue aux yeux de nombreux amateurs d’art libanais l’allégorie prémonitoire d’un vécu collectif traumatique.

Réalisée entre 2011 et 2016, cette suite de toiles (entamée en parallèle avec Objects of Surveillance mais sur laquelle elle s’est attardée plus longuement) est, elle aussi, née de ses lectures. « C’était une période de battage médiatique autour du projet atomique iranien. Mue par la curiosité et l’envie de comprendre, je me suis plongée dans des recherches sur l’histoire et l’origine des armes nucléaires.

Ce qui m’a permis de découvrir nombre d’étrangetés malsaines. Comme par exemple le fait que les Britanniques avaient baptisé leur projet nucléaire durant la Seconde Guerre mondiale The Rainbow (L’Arc-en-ciel) et qu’ils avaient attribué à chaque bombe un surnom et une couleur (Green Grass, Red Rose, Blue Bunny…). Ce rapprochement entre un instrument de destruction massive et un univers coloré presque enfantin m’a bouleversée. Par ailleurs, j’avais aussi découvert au fil de mes lectures que Robert Oppenheimer, le père de la bombe atomique, était un être féru de spiritualité hindoue. Un érudit qui maîtrisait le sanskrit et qui avait en permanence sur lui un ouvrage dépeignant le dieu Krishna comme “plus brillant que mille soleils”. C’est cette formule mystique qu’il utilisera pour décrire son ressenti lors du premier test de la bombe atomique auquel il assistait. Ces troublants paradoxes, ces monstrueuses incohérences m’ont fortement interpellée. Il fallait que j’en parle dans mon travail, que j’en questionne l’éthique », confie Tagreed Darghouth, avant d’ajouter : « Je n’avais évidemment pas le moins du monde envisagé que ces peintures puissent être, de quelque manière que ce soit, prémonitoire de notre vécu libanais. »

Pour mémoire

Les obsessions, entre perte et mort, de Tagreed Darghouth

De ces représentations de champignons nucléaires, il lui restait encore une seule pièce, dans son atelier. Intacte et – bizarrerie du destin – à la palette rougeoyante comme les couleurs du nuage de la mort qui s’est élevé au-dessus du port de Beyrouth. Une toute dernière pièce dont l’artiste s’est délestée, au cours des récentes enchères caritatives initiées par Arthaus et menées par Christie’s au profit de la Croix-Rouge libanaise et des victimes de l’explosion. En un geste d’entraide et de résilience pour celle qui espère encore et malgré tout de meilleurs lendemains pour le Liban.

« Je me répète en permanence qu’il s’agit d’une période difficile qui va passer. Je suis passée par une période de découragement total, où j’envisageais de quitter définitivement le pays.

Aujourd’hui, même si je n’ai pas totalement écarté cette option, j’ai retrouvé ma combativité et décidé de continuer à peindre et à exposer au Liban, malgré toutes les difficultés », conclut Tagreed Darghouth.


Tout son art fait écho à la violence du monde actuel. De son pinceau ardent, Tagreed Darghouth dénonce les armes, les diktats ou encore les incohérences qui dominent, écrasent, broient les humains. Aujourd’hui encore plus qu’hier, au Liban et dans cette région du monde encore plus qu’ailleurs. Hommes ou femmes indifféremment. Même si des thématiques plutôt féministes traversent...

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