D’escalade en escalade, c’est au sommet absolu de la pyramide du Hezbollah, déjà gravement malmenée ces derniers temps à coups d’assassinats ciblés, que s’attaquait hier la dévorante machine de guerre israélienne, avec le contrat lancé sur Hassan Nasrallah en personne. Pour atteindre à des dizaines de mètres sous terre le quartier général de la milice, les généraux de Tel-Aviv n’auront pas lésiné sur les moyens, sans évidemment le moindre souci des nombreuses victimes collatérales que pouvait causer un raid aussi massif mettant en jeu des missiles d’un type inédit.
De s’en prendre carrément à la tête après s’être acharné contre les bras armés du Hezbollah ne fait que confirmer la volonté de l’État hébreu de mener jusqu’au bout sa guerre d’anéantissement contre le parti pro-iranien et le Hamas palestinien, volonté d’ailleurs claironnée dans le discours prononcé, peu avant le raid, par Benjamin Netanyahu devant l’Assemblée générale de l’ONU. Le Premier ministre israélien n’a pas daigné évoquer, ne fût-ce qu’en deux mots, le projet de règlement par étapes préparé, dans les coulisses du Palais de verre, par un groupe arabo-occidental de tout premier plan.
Il faut dire que c’est autour d’un accouchement à haut risque que s’étaient affairés ces derniers temps, telles des sages-femmes expérimentées, les États-Unis, l’Union européenne entraînée par ses ténors allemand, français et italien, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, le Japon, l’Arabie saoudite, les Émirats et enfin l’inévitable Qatar. La naissance attendue était celle d’une trêve immédiate de 21 jours au Liban ; la suspension des hostilités était supposée ouvrir la porte à des solutions négociées dans notre pays, mais aussi à Gaza. C’est dire que même si l’heureux événement devait avoir lieu, le cordon ombilical ne serait pas pour autant tranché entre ces deux dossiers. Comme pour le paradoxe de la poule et de l’œuf, le fatidique jumelage demeure donc de mise ; si les termes de l’équation viennent d’être inversés, celle-ci n’a pas varié sur le fond. Ce qui se passe est en somme d’une terrible simplicité : sur l’échelle des priorités et urgences internationales – et jusqu’au menu d’images fortes que proposent au consommateur les chaînes de télévision planétaires –, le Liban, menacé à son tour d’annihilation, fait désormais concurrence à une hécatombe de Gaza devenue, au fil des mois, d’une lassante banalité…
Venant s’ajouter à toutes ces sombres appréhensions, un événement aussi énorme que l’attentat contre Nasrallah ne pourra sans doute que provoquer une riposte, elle aussi hors du commun, de la milice, éventualité probablement prévue, sinon secrètement souhaitée, par Israël qui estimerait avoir alors les coudées franches pour lancer une opération terrestre dont les préparatifs ont été, au demeurant, largement médiatisés. Mais peut-être peut-on espérer, de la part du Hezbollah, quelque salutaire sursaut de survie – sinon militaire, pour le moins politique – qui épargnerait au Liban, comme à la milice, une issue aussi épouvantable que le suicide. Car quel que soit en définitive le sort de Hassan Nasrallah, toujours imprécis à l’heure où ces lignes sont écrites, ce serait suprême, irréparable, impardonnable folie que de jouer le destin du pays tout entier dans une aussi inégale partie de roulette russe.
Le Hezbollah doit beaucoup au Liban, le dernier en date de ses tristes exploits étant cette guerre de soutien à Gaza dont les dégâts ont déjà dépassé en ampleur les prévisions les plus pessimistes. Il serait triste, honteux, scandaleux – et surtout inopérant – que sa reconversion civile ne soit due qu’au seul gourdin manié avec la plus grande barbarie par l’ennemi. Pour cette raison, c’est à la rencontre des bonnes volontés – elles sont légion au sein de cette communauté chiite si durement éprouvée – que sont tenues d’aller les diverses formations politiques attachées à l’unité et la souveraineté du pays. Avec ou sans Nasrallah, c’est seulement à l’ombre d’un État reconstitué par adhésion volontaire que ses fils pourront retrouver ces denrées devenues plus précieuses encore que le pain : la sérénité, la sécurité.
Issa GORAIEB


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