Lara Zankoul, « The Magic Clam », 2020, photographie, 90 x 60 cm. Avec l’aimable autorisation de Menart Fair
« Le monde arabe regorge d’un riche patrimoine artistique où les femmes ont toujours joué un rôle crucial, bien que souvent méconnu. » C’est ainsi que la directrice Laure d’Hauteville ouvre la cinquième édition de Menart Fair. Fondée en 2021, c’est la première foire d’art moderne et contemporain dédiée à la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord dans la capitale française. Au menu de cette année : l’art au féminin et ses valeurs d’égalité, d’émancipation, de solidarité, d’authenticité, de résilience, de courage, d’inclusivité et de diversité.
Par ce choix, la foire souhaite propulser en avant le travail des femmes arabes et perses, qui encore en 2023 représentent seulement 1,5 % des artistes dans les galeries internationales. « Nous assistons à une remise en question de nombreuses galeries qui réalisent que, malgré une sous-représentation, le travail des artistes femmes de ces régions est remarquable », constate Laure d’Hauteville. Qu’elles viennent de Paris, Bruxelles, Berlin, Doha, Dubaï, Riyad, Koweït, Amman, Beyrouth, Le Caire, Sidi Bou Saïd ou Marrakech, les quelque trente enseignes présentes ont dû aller dénicher du fond des oubliettes les perles inconnues du public.
À contre-cliché
Bien que certaines politiques en faveur des femmes artistes aient été mises en œuvre ces dernières années en Égypte, au Maroc, aux Émirats arabes unis ou en Arabie saoudite, leur travail reste moins reconnu sur le marché mondial de l’art. En cela, la situation des artistes du MENA ne diffère pas beaucoup des autres. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2023, seules 2,5 % des artistes ayant vendu une œuvre plus d’un million d’euros étaient des femmes. « Pour développer sa notoriété et susciter l’intérêt des collectionneurs et des institutions, outre la qualité de son œuvre, une artiste doit être exposée dans de grandes métropoles et participer à des expositions internationales importantes », explique Laure d’Hauteville.
Morvarid K, « Cold Lace 7 », 2017, encre dorée sur impression pigmentaire, papier Hahnemühle photo rag 208 gr, 40 x 60cm. Avec l’aimable autorisation de Menart Fair
L’effort de sensibilisation et de promotion de la création féminine arabe implique donc de porter les efforts à l’échelle internationale, et les acteurs du marché de l’art ont un rôle crucial à jouer. Cela ne va pas sans briser certains clichés. La directrice de Menart, qui a dirigé des foires aux Émirats et au Liban (Artuel puis Beirut Art Fair) pendant plus de trente ans avant de rentrer à Paris, se dit choquée de constater la vision des femmes arabes. « Ici, on me demande souvent comment, en tant que femme, j’ai pu organiser des foires au Moyen-Orient. Mais c’est justement ce qui m’a permis de le faire ! Les femmes dans le monde arabe sont dynamiques, vivantes, elles font sauter les frontières. Elles montent elles-mêmes leurs projets et demandent l’approbation des hommes à la fin. »
La curatrice rappelle à ce titre qu’à partir des années 1920, bien avant la France, des femmes arabes conduisaient, ouvraient des comptes en banque, avaient des enfants seules, tenaient des diwans culturels, à l’instar de Janine Rubeiz, Odile Mazloum ou Helen Khal au Liban. « Les artistes sont les témoins de leur temps, raconte-t-elle. Dans la période postindépendance du Maroc par exemple, l’École de Casablanca était une révolution contre la peinture orientaliste, une réappropriation des arts traditionnels et populaires préfigurant la modernité. Beaucoup de femmes artistes y ont pris part car elles avaient libre droit de s’exprimer. »
Rama Maz, « Waiting », 2019, acrylique sur toile, 80 x 100 cm. Avec l'aimable autorisation de Menart Fair
« Arabe et fière de l’être »
Déployées sur trois niveaux de la Galerie Joseph, dans le quartier du Marais, les œuvres sculpturales, picturales et audio visuelles d’une centaine d’artistes sont mises en lumière, reflétant l’incroyable dynamisme de la région. Sur la base d’œuvres proposées par les exposants, le comité de sélection (composé d’Essia Hamdi/Maghreb, Stefania Angarano/Égypte, Kalim Béchara/Levant et Golfe, Leila Varasteh/Iran) offre au public parisien une halte dans la scène féminine, marquée par les thèmes de l’identité, de l’autonomie, du corps, de la sexualité, des expériences quotidiennes, de la justice sociale et politique. Plusieurs institutions et organisations impliquées dans la question de la place des femmes dans le milieu artistique dont AWARE, MIA Art Collection ou encore Art Connects Women prennent part au programme de conférences, tables rondes, rencontres, projections vidéo et visites.
Laila Shawa, « Blood Money », de la série « Walls of Gaza II », 1994, lithographie sur papier, 48 x 70 cm. Avec l’aimable autorisation de Menart Fair
Exceptionnellement pour cette édition, sont exposées par l’historienne de l’art Zahra Faridany-Akhavan de magnifiques enluminures safavides faites à l’aquarelle du Shâhnâmè, ou « Livre des Rois », rédigé au XIe siècle par le poète persan Ferdowsi, et racontant en 50 000 vers l’histoire légendaire de l’ancien royaume d’Iran, des origines mythiques à la conquête arabe en 651. En exclusivité également, huit musées européens et américains prêtent leurs œuvres, et huit institutions culturelles parisiennes ouvrent leurs portes aux visiteurs de Menart, en plus de deux autres foires d’arts visuels : Mira (Amérique du Sud) et OPUS (art ancien).
Zéna Assi, image fixe de « My city web », 2011, film d’animation expérimental, en collaboration avec Amandine Brenas & Yelo, 4 minutes 22 secondes, Paris, musée de l’Institut du monde arabe, donation Claude & France Lemand.
« Comment fait-on au Liban ? », interpelle Laure d’Hauteville. « On fait ! On ne se pose même pas la question. Si j’ai pu créer la première foire consacrée aux arts du MENA et aux femmes à Paris, c’est parce que je suis Libanaise ». Après l’explosion au port le 4 août 2020, la directrice de Beirut Art Fair a tout perdu : travail, appartement, amis, la vie sociale et les sorties qu’elle aimait tant… « Je suis rentrée en France sans argent, car il était bloqué à la banque. Je n’avais plus rien, même pas de quoi manger. Mais dans la vie rien n’est impossible, et quand on veut on peut… Je suis une femme arabe et fière de l’être. »
Menart Fair 2024 : du 20 au 22 septembre 2024 de midi à 19h00 à la Galerie Joseph, 5 rue Saint Merri à Paris 4e.


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