Dès le seuil du récit, Gaïa est mis sous le signe de ce qui a eu lieu. Il s’inscrit nettement dans une construction rétrospective. De prime abord, on est frappé par la construction structurelle de cette fiction tirée de l’Histoire et du réel et dont le mot-clé pourra être la recherche identitaire. L’auteur enfonce Gaïa dans le labyrinthe historique de ses origines arménienne et libanaise, relatant le génocide arménien, la fuite des aïeux de la Turquie vers Alep puis Beyrouth où il décrit les heureux et douloureux moments vécus au pays des cèdres. Le lecteur suit toutes les péripéties des guerres au Liban depuis les années cinquante à nos jours comme dans un documentaire.
L’intérêt de ce livre réside d’une part dans la superposition des identités arménienne et libanaise, et de l’autre dans la mise en scène de la quête du moi de Gaïa Fodoulian par un jeu de dédoublement avec la mère Annie Vartivarian. Le récit raconte des bribes de leurs vies qui s’entremêlent constamment comme une sorte de tresses où les temps sont entrelacés : le présent et le passé. Le personnage principal reste Gaïa comme le titre le laisse entendre.
La plume d’Edgar Davidian interroge ces deux figures féminines dont celle de la fille est déterminante par l’absence. Il reconstruit son histoire muette et tragique par l’explosion du port de Beyrouth survenue le 4 août 2020, une explosion qui rappelle par son ampleur et son importance celle de Hiroshima.
La disparition de Gaïa ouvre le travail de deuil et le travail d’écriture. L’auteur construit son texte en combinant plusieurs sources : biographique, historique et artistique. Le récit sédimente avec habileté les diverses ondes du passé : l’enfance de la mère et de la fille, leurs âges adultes. Il insiste sur la formation de Gaïa comme décoratrice d’intérieur, son engagement à la galerie Lætitia, fondée par sa mère, et sa création d’une plateforme artistique qui se poursuit après sa mort dans un rayonnement international.
L’accent est mis sur le goût de Gaïa pour la couleur noire dans ses décorations et son penchant pour le luxe, un noir qui connote avec celui de Soulages qui a voulu tirer de cette couleur une lumière, alors que Gaïa en a tiré l’absence de lumière : « ce noir qui allait justement la saisir et la plonger ainsi que sa famille dans les ténèbres ». En revanche, une lueur surgit des ténèbres à la fin du récit émanant des deux bougies allumées par la mère à l’intention de la fille disparue. La voix de la mère se fait entendre à travers les mots comme un cri de profonde douleur : « Le jour le plus douloureux pour moi est de me souvenir du 8 juillet 1991 date de la naissance de ma fille (…) et non du 4 août en cette fin d’après-midi où la terre s’est ouverte et l’a avalée. »
Le narrateur décrit avec une transparence sensible et une précision chirurgicale un Liban devenu un repère de désolation dirigeant sa lorgnette vers Gaïa dont il rend compte des ravages vécus. Il en résulte des douleurs qui rongent lourdement, écorchent sourdement les cœurs. Il donne à voir cette catastrophe survenue à Beyrouth et qui reste impunie et dont le désespoir est plus impitoyable que celui de Tchekhov.
Sans la plume d’Edgar Davidian, l’histoire de Gaïa avalée par l’Histoire de l’explosion du port serait devenue un fait divers comme toutes les histoires des autres victimes de cette explosion. Edgar immortalise par ses mots cette jeune fille de vingt-neuf ans morte dans « une atmosphère d’apocalypse ».
L’écriture joue des petites choses de la vie, de l’éternelle histoire de la mort où la violence et l’horreur se chicanent dans des situations improbables. Il ne faut pas manquer Gaïa d’Edgar Davidian, l’amoureux des mots et de la littérature.
Gaïa d’Edgar Davidian, éditions artliban, Calima, 2024, 144 p.