En cet été 2024, le temps semble suspendu. Comme de folles et mystérieuses notes dans un flux insensé de mouvements, l’attente mêlée d’angoisse, d’aveuglement et de démence valse au gré des vents. Les pendules des horloges clouent le temps, d’ordinaire fugace et inconstant. Il se fige pour s’allonger, se prolonger comme des longues nuits froides chargées d’agitation, d’effroi et d’émotion.
On attend… Le tictac monotone de l’horloge s’étire lentement. Les minutes se traînent telle une éternité. Chaque seconde s’écoule avec une lourdeur provocante, harcelante, exaspérante. Nous fixons le cadran, guettant des flambées, des bombardements et des brasiers. Et chaque attente se fait courtiser par l’apparition du maître des temps. Dans ces moments nébuleux se mêlent émotions, désarrois et confusions. Divagation, anxiété et digression jouent librement leur distraction. Le temps s’adapte à notre état d’esprit, s’étirant ou se contractant pour refléter nos perceptions : le passé s’estompe, le présent s’étale et le futur se révèle.
Dehors, le monde retient son souffle. Soucis, préoccupations et ennuis se mêlent alors dans un tapage étonnant ou dans un silence assourdissant. Les uns cessent toute activité, d’autres d’étudier, les plus fous de respirer. Nos pensées tourbillonnent comme des vents violents, les spéculations tombent pires que les derniers jugements. Et nous voilà pris dans la tourmente de l’expectative, de la crainte ou de la perspective… comme si nos vies sont mises entre parenthèses le moment d’un instant.
Et moi, pauvre de moi, réduite à l’écoute d’un discours qui décidera de ma destinée, de ma postérité ou encore de la probabilité d’un danger imminent qui viendrait m’écraser ou d’une victoire qui parviendrait à me soulager d’un mal qui me guette, j’épie dans l’anxiété et la frayeur la suite d’un misérable quotidien ou l’avènement d’un acrimonieux et hargneux chemin qui me renverrait à des années de désolation, de souffrance et de consternation que ma mémoire échoue à estomper. Que devrais-je attendre ? L’espace d’un moment, je me voyais surprise de prévoir un discours fait de prospérité, de victoires et de supériorité. Pourquoi pas, me disais-je ? Le monde n’est-il pas fait d’humanité, de justice et d’équité ? Pour quelles raisons dois-je attendre les nouvelles de la destruction, de la mort et de la dévastation. Ne suis-je pas née pour vivre en liberté, dans une humanité composée et dans la paix ?
Finalement, il apparaît tel un astre sorti d’un conte des Mille et Une Nuits. Vêtu de sa robe noire et coiffé de son turban, le regard clair, le ton dominateur, magistral et vainqueur, il incarne l’autorité, dans un pays éparpillé, déchiqueté, réduit à être divisé. Il est là : pour les uns, dans toute sa splendeur, pour les autres dans toute sa noirceur. Pour les uns, beaucoup de prestance qui incarne, puissance, influence et prépondérance, pour les autres, une contenance composée d’inclinaison de désordre et de dénivellation. Fort de sa stature imposante et sa capacité à occuper l’espace avec assurance, il souligne les éprouvants massacres alarmants, angoissants et menaçants. Il pleure des martyrs et espère pour eux une céleste et divine gloire et éternité. Juste à côté, un peuple entier se meurt assassiné, exterminé, sacrifié. Il lève le doigt pour nous le rappeler soulignant les conséquences sur nous, peuple déjà éploré, accablé et affligé. Si l’ennemi viendrait à gagner cette sale guerre, réfugiés, éloignés et abandonnés prendront asile dans notre pays déjà appauvri, gâché et failli. Quant aux lieux saints, ils ne feront partie que de notre mémoire et nos pensées.
Nous sommes face à un rhéteur éloquent, loquace et exubérant. Les cœurs battent la chamade et l’attention du monde entier se rive sur ses données. Le discours porteur de nouvelles importantes pour les uns, frivoles pour les autres, cousu d’annonces cruciales ou négligeables auront eu bon gré mal gré leur impact sur le globe plénier.
Durant son allocution, notre harangueur retient les souffles, appelle pour les uns à une réflexion rationnelle, une attention judicieuse ou pour les autres à une folle pensée et une analyse insensée. On aime notre orateur ou on le maudit, on l’apprécie ou on le répudie, on partage ses convictions ou on les éparpille. Peu importe. L’important est que notre prédicateur tant attendu s’est finalement révélé et comme Zacharie s’est exprimé !
Et le lendemain se leva sur nous dans toute sa normalité ou sa morosité. Nous nous sommes accoutumés à critiquer, disséquer, éplucher chaque mot, chaque geste, chaque sentence, chaque mouvement du prêcheur pour tenter d’assembler notre destinée brisée par tant de désunion, de dislocation et de disjonction.
Nous valsons au gré des vents tantôt à l’Est, tantôt à l’Ouest. Les uns jouèrent le Ponce Pilate pour s’en laver les mains, les autres prirent le rôle de Thomas pour nier les tueries et les massacres. Il y en a eu qui ont préféré Pierre, ils sont les pierres sur lesquelles devrait être bâtie notre fatalité, dans la paix et la sérénité, mais qui, du coup, ont tout réfuté. Il y a eu les Georges aussi, se voyant sur leur cheval blanc avec leur épée bien brandie mais qui au bout du compte se sont dessaisis par intelligence, maturité ou conscience. Il y a eu les Paul qui s’impatientaient pour refaire la route de Damas mais qui, démunis, dépouillés et dégarnis ont préféré leur douillet lit. Il y a eu les saints Bernard, aussi. Bon Samaritains prêts à envoyer assistance et support, mais demeurèrent inapte de prononcer toute dénonciation, critique ou accusation. Il y a eu les Jean qui hurlèrent vouloir renverser la table des massacres, des exterminations et des génocides mais qui ont revu soudain l’image de leur tête coupée. Puis il y a eu les Judas qui guettaient, qui épiaient.
Et il y a eu moi. Moi, déconcertée, renversée, pétrifiée par tant d’horreur, alarmée par tant de terreur, d’épouvante et de frayeur, choquée par tant de sauvagerie, de haine et de barbarie, je me demandais dans le silence de la nuit noire et ténébreuse si le monde avait perdu son humanité, sa bonté et sa pitié. L’humanité étant la conscience que nous portons dans notre âme pour répandre l’égalité, la fraternité et la liberté. Ne sommes-nous pas créés à l’image de Dieu ? Ne portons-nous pas en nous le Christ, le Prophète, leurs disciples et leurs alliés. Ne sommes-nous pas, sur terre, leurs messagers ?
Si le monde a perdu son humanité, c’est que le bon Dieu devant tant de cruauté et de bestialité nous a certainement tiré sa révérence pour nous laisser à notre insolence, arrogance et impertinence.
Le bon Dieu s’est absenté.
Il est parti dans un congé prolongé, pour nous laisser assister aux funérailles de l’humanité que nous avons, par notre seule volonté, éreintée, sacrifiée et assassinée !
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19 h 02, le 31 août 2024