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Culture - Abécédaire D’Artiste

Sara Abou Mrad, ou comment peindre le déchirement entre « Rester ou partir » ?

Dans la tête de cette artiste trentenaire, il y a un monde onirique à la poésie colorée, un imaginaire « chagallien » qui tord le cou à la réalité… Et cette question lancinante qui hante quasiment tous les Libanais.

Sara Abou Mrad, ou comment peindre le déchirement entre « Rester ou partir » ?

Sara Abou Mrad devant une de ses œuvres à la galerie Janine Rubeiz. Avec l’aimable autorisation de la galerie Janine Rubeiz.

Longue liane brune au regard rêveur, Sara Abou Mrad oscille entre deux mondes, deux univers, deux pays. Entre imaginaire et réalité, entre stimulante grisaille parisienne et tendre chaos beyrouthin, entre la France qui l’accueille et le Liban où s’ancrent ses racines.

À la galerie Janine Rubeiz, elle présente, sous l’intitulé « Rester ou partir »*, une trentaine de ses œuvres récentes – huiles, acryliques et techniques mixtes en petit ou grand format – où une table, aux pieds de lion griffus, placée sur un fond tourbillonnant, déborde de victuailles méditerranéennes. Des peintures oniriques et aux couleurs joyeuses qui retranscrivent la farandole de pensées et d’émotions contradictoires qui se bousculent dans sa tête.

D’où l’envie d’en découvrir plus sur cette artiste, en suivant tout simplement la piste des lettres de son (pré)nom.

Sara Abou Mrad lors de l’inauguration de son exposition « Rester ou partir » à la galerie Janine Rubeiz. Avec l’aimable autorisation de la galerie Janine Rubeiz

S comme « singularité ». Votre peinture est singulière, quasiment à contre-courant des tendances abstraite et conceptuelle dominantes. Qu’est-ce qui vous y a amenée ?

Cette singularité vient du fait que mes dessins relatent ma vie et que mon art a toujours été une forme de thérapie. Car ma timidité d’adolescente a fortement impacté mon travail. Bien avant de choisir d’être artiste, je me dessinais déjà sous les traits d’une petite fille triste avec des branches d’arbre à la place des bras. Jambes dans l’eau, cette fille était souvent en train de se noyer. Mon crayon et mon carnet étaient mes uniques refuges et confidents. Je pouvais ainsi exprimer toutes mes émotions librement et sans crainte d’être jugée.

Et puis, en 2015, cette fille qui accompagnait mes dessins depuis le début est devenue Mathilda, le personnage féminin principal de mes œuvres. Et cela jusqu’à ce que je sois en mesure de raconter une histoire plus profonde et authentique.

A comme « artiste ». Auriez-vous pu choisir une autre voie que celle de l’art ?

Je suis une manuelle, le contact avec la matière est une source d’inspiration pour moi. Je n’aurais pas pu être médecin, avocate, ingénieure ni même architecte ou décoratrice d’intérieur.

Par contre, je pense que j’aurais pu exceller dans n’importe quel autre métier manuel tel que la tapisserie d’ameublement, l’ébénisterie, la ferronnerie, le soufflage de verre ou la fabrication de vitraux. Malheureusement, au Liban, ce sont des métiers traditionnellement réservés aux hommes. Toujours est-il qu’avec un grand-père sculpteur-tailleur de pierre, l’art circule dans mes veines. Créer était ma voie. Celle qui nourrit mon âme et transcende mon esprit.

R comme « Rester ou partir ». C’est ainsi que vous avez choisi d’intituler votre exposition à la galerie Janine Rubeiz. Comment avez-vous pensé à traduire cette interrogation tellement liée à la réalité libanaise dans vos tableaux baignant dans l’onirisme ?

J’ai quitté le Liban pour la France il y a 4 ans. Dans ce pays que je ne connaissais pas vraiment, j’ai expérimenté la solitude. Je me suis retrouvée, du jour au lendemain, obligée d’adopter un mode de vie individualiste alors que je vivais, sans vraiment m’en rendre compte, dans une société où la vie est collective.

Cette solitude m’a fait réaliser que j’appréciais de petites choses, apparemment anodines, comme le fait de ne pas me retrouver seule à table, de partager ma vie et mes idées ou encore tout simplement ne pas être loin de ma famille et de ceux que j’aime. Tout cela a réveillé en moi des émotions nouvelles et a révélé un attachement profond à mon pays natal et ses valeurs que je porte en moi.

Dans ma série « Rester ou partir », consacrée au sentiment de déracinement et d’exil, je cherche à inciter les Libanais qui vivent au Liban et qui souffrent depuis la guerre civile à se questionner avant de quitter leur pays. Et ceux qui sont partis vivre ailleurs à réfléchir sur le sens de ce déplacement, et sur ce qu’ils abandonnent derrière eux. Je ne parle pas de biens matériels, mais des valeurs spécifiques à notre libanité.

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A comme « atelier ». Y a-t-il un fil commun qui relie l’atelier de votre père tapissier d’ameublement et votre propre atelier d’artiste peintre ?

Il y a un lien émotionnel entre l’atelier de mon père, tapissier d’ameublement, et mon propre atelier d’artiste peintre, à Beyrouth ou à Paris. Tous deux incarnent un espace où l’émotion se transforme en création. Mon père insufflait de la vie et de la beauté dans chaque pièce qu’il restaurait, et je fais de même en exprimant mes émotions à travers mes toiles ou mes sculptures. Ce processus de transformation et d’expression profonde nous connecte spirituellement, faisant de chaque atelier un sanctuaire de créativité et de sentiments. Je ne dois pas oublier le lien sensuel et visuel des couleurs. Lorsque l’on entre dans l’atelier de mon père, chargé de tissus colorés et de bobines de fil bariolées, on saisit l’influence de cette palette vibrante sur l’équilibre des couleurs dans mes propres œuvres.

A comme « aérien ». Vos toiles mettent en scène des objets et des êtres toujours emportés dans une danse aérienne. Pourquoi ?

Dès mes premières œuvres, j’ai développé une sensibilité particulière au noir et blanc associée à une sorte de dynamisme aérien qui reflétait la fluidité de mes émotions les plus profondes que je souhaitais transmettre à travers mon art.

Depuis, j’ai continué à mettre en scène dans mes toiles des objets et des êtres dans une danse flottante exprimant la légèreté et le mouvement. Tout semble aérien, sans pesanteur dans mes compositions.

En suspendant les éléments dans un espace éthéré, je cherche à créer une atmosphère où l’imagination et les sentiments peuvent se déployer sans contrainte, offrant au spectateur une expérience visuelle et émotionnelle onirique unique.

B comme « beauté ». Quelle est votre définition de la beauté ?

La beauté, selon moi, est la capacité à susciter une émotion profonde et authentique. C’est une qualité qui se manifeste dans l’harmonie, la proportion et l’équilibre des éléments. Elle peut se trouver dans la précision des formes, la cohérence des couleurs et l’agencement des lignes. Elle touche à l’âme et éveille la sensibilité et englobe également la profondeur, l’originalité et la vérité des expériences humaines.

« Colère dans l’exil », huile sur toile de Sara Abou Mrad, à la galerie Janine Rubeiz. 114 x 146 cm. Photo DR

O comme « œuvres ». Citez-moi trois œuvres d’artistes libanais ou internationaux qui ont eu une influence majeure sur votre art.

La Girafe brûlante de Salvador Dali, L’autoportrait de Frida Kahlo (en robe en velours et les vagues en mouvement derrière elle) et Les mariés de la tour Eiffel de Marc Chagall.

U comme « univers ». Le vôtre tient du réalisme magique. Pouvez-vous nous donner les clés de lecture de certains éléments oniriques qui le composent ?

Il y a d’abord les espaces éthérés (ils reviennent dans toutes ses toiles, NDLR), qui contribuent à un sentiment d’infini et de transcendance, éloignant les sujets de la réalité tangible.

Puis la maison sans toit : la maison symbole de l’intimité, de la sécurité et du rassemblement de la famille se transforme en une menace rampante dans mes œuvres.

Il y a aussi, dans cette nouvelle série, la table à pattes griffues : quand les griffes sont ancrées dans le sol, cette table représente l’élan dans la vie, le courage, la sécurité, l’union et la communion familiale. Par contre, quand les griffes sont retournées, elle représente l’instabilité, le déséquilibre et le déracinement.

Et, toujours dans la série « Rester ou partir » : les poissons. Parce qu’ils se déplacent en banc, ils symbolisent pour moi la famille, la bénédiction et l’abondance.

« Nature morte 1 », une petite huile sur toile de Sara Abou Mrad (22 x 27 cm). Avec l’aimable autorisation de la galerie Janine Rubeiz

M comme « Mathilda ». Votre double (ou avatar) de peinture, qui hantait jusque-là systématiquement toutes vos toiles, a quasiment disparu de cette dernière cuvée d’œuvres. Pourquoi ?

Elle est incluse dans un seul tableau de cette exposition. Le premier conçu pour cette série. Juste après avoir achevé cette œuvre, j’ai senti le besoin de convertir Mathilda en une table à pattes griffues pour faire passer les messages plus directement.

R comme « repères ». Vous écrivez justement dans le catalogue de l’exposition : « Mes repères se disloquent. La table, symbole de réunion et d’unité familiale, devient l’animal féroce au fond de moi. » Pouvez-vous développer cette assertion ?

La table aux pieds griffus est la voix qui résonne dans ma tête. Cette voix qui est celle de la souffrance, du désarroi, de la peur et de l’instabilité qui s’installent chez celui qui a quitté sa maison, son village, son pays. Une insécurité psychologique, sociologique, financière remplace une vie faite de routine confortable.

C’est ce que je vis depuis mon départ du Liban en septembre 2020. Des sentiments qui me replacent constamment face au dilemme primal de rester ou de partir, s’échapper ou s’implanter… Face au dilemme de ma propre métamorphose dans l’exil. Si je pars, est-ce que je reste malgré tout la même ? Est-ce que l’exil va me forcer à me modifier ? Que puis-je garder de cet autre monde que j’abandonne ?

A comme « abstraction ». Pourriez-vous envisager un jour d’en prendre le chemin ?

C’est tout à fait possible. L’abstraction offre une liberté créative et une exploration des formes et des couleurs qui peuvent enrichir mon expression artistique. Ce qui me permettrait d’explorer les émotions et les idées d’une manière encore plus pure et personnelle.

Je peux d’ailleurs vous dévoiler que je m’attelle depuis un an à une série d’abstraction lyrique qui peut être le début d’une nouvelle voie en gestation.

D comme « départ ». En 2020, boursière de l’Institut français du Liban, vous débarquez à la Cité internationale des arts à Paris. Vous êtes depuis lors installée en France. Que vous aura apporté votre départ du pays du Cèdre ?

Il m’a apporté une richesse d’expériences et d’opportunités. Il m’a permis d’explorer de nouvelles perspectives, d’élargir mon réseau, d’accéder à des ressources diverses, d’affiner mon style et de développer mon autonomie.

En somme, ce départ m’a offert une chance de me renouveler profondément. Ce qui a contribué à l’évolution et à l’enrichissement de ma carrière artistique.


Rester ou partir » de Sara Abou Mrad à la galerie Janine Rubeiz, Beyrouth, Raouché, imm. Majdalani, jusqu’au 23 août.

Longue liane brune au regard rêveur, Sara Abou Mrad oscille entre deux mondes, deux univers, deux pays. Entre imaginaire et réalité, entre stimulante grisaille parisienne et tendre chaos beyrouthin, entre la France qui l’accueille et le Liban où s’ancrent ses racines.À la galerie Janine Rubeiz, elle présente, sous l’intitulé « Rester ou partir »*, une trentaine de ses œuvres récentes – huiles, acryliques et techniques mixtes en petit ou grand format – où une table, aux pieds de lion griffus, placée sur un fond tourbillonnant, déborde de victuailles méditerranéennes. Des peintures oniriques et aux couleurs joyeuses qui retranscrivent la farandole de pensées et d’émotions contradictoires qui se bousculent dans sa tête. D’où l’envie d’en découvrir plus sur cette artiste, en suivant tout...
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