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Lifestyle - Rencontre Exclusive 

Waël Kfoury : Je n’ai qu’un seul passeport, le libanais, et cela veut tout dire

C’est la première fois que Waël Kfoury se livre à la presse, et c’est à « L’Orient-Le Jour » qu’il a choisi de se confier en exclusivité. À une heure de son deuxième concert donné dimanche soir au Forum de Beyrouth, devant un parterre de 6 000 personnes, celui qu’on a intronisé « roi de la romance » nous a reçus dans l’intimité de sa loge. Rencontre rare et privilégiée.

Waël Kfoury : Je n’ai qu’un seul passeport, le libanais, et cela veut tout dire

Waël Kfoury et ses confidences en exclusivité à « L'Orient-Le Jour ». Photo avec l'aimable autorisation de l'équipe de l'artiste

Jusqu’à hier soir, jusqu’à la dernière minute pour tout dire, l’entretien n’était pas garanti ou gagné d’avance. Waël Kfoury a beau être un géant de la pop culture libanaise, l’un des plus célèbres jongleurs d’octaves de la région, il a beau avoir sorti plus de vingt albums en l’espace de trente ans, dont chacun a fait l’effet d’un raz-de-marée dans les charts moyen-orientaux et parfois même mondiaux ; il a beau avoir comptabilisé près de 500 millions de streams, seulement sur la plateforme Anghami, ce qui n’est que le reflet digital des stades où il se produit systématiquement à guichet fermé, le chanteur a invariablement refusé les entretiens avec la presse. Cultivant sans le savoir la trempe qu’ont ces créatures secrètes quoique hyperexposées, et laissant aux autres le soin de semer rumeurs et mystères à leur place.

« Ce n’est pas par prétention ou par peur que je ne parle pas à la presse, mais simplement parce que je pense qu’à propos de ma carrière, tout a été dit, tout est clair et connu, et tout est devenu de l’ordre du public. Et que ma vie, ce n’est que ça, ma musique. Mais L’Orient-Le Jour, c’est une autre histoire », nous dit-il d’entrée de jeu, avec ce sourire dont la moindre des fossettes suffit à faire tomber en pâmoison ses fans qu’il compte par millions. Waël Kfoury nous reçoit dans le silence de sa loge, barricadé derrière une armada de gardes de la sécurité, au fond des coulisses de la scène du Forum de Beyrouth où, une heure plus tard, il donnait son deuxième concert devant un public de 6 000 personnes qui lui vouent un véritable culte.

Un artiste populaire, capable de provoquer une émotion. Photo avec l'aimable autorisation de l'équipe de Waël Kfoury

« Rabna Map » : de Zahlé aux faîtes de la célébrité

Il est en sweat-shirt à capuche, jeans noir et baskets, avec une iQos posée juste à côté et dont il reconnaît que, « ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de mieux pour ma voix, mais c’est mon antistress. Je chante depuis trente ans et jusqu’à aujourd’hui, chaque concert, chaque gala, chaque fête, c'est comme si c’était la première fois. Je ne peux même pas vous expliquer la fatigue, le stress, le trac, parfois même la frustration. C’est comme au premier jour, comme si j’avais commencé hier », confie-t-il. Et, tout d’un coup, on a l’impression qu’en face de nous se desquame l’image de la mégastar qu’il est, pour retrouver celle du garçon qui est né et a grandi à Zahlé, avant de se rendre compte du trésor qu’il avait au creux de ses cordes vocales.

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« J’étais un enfant, à l’école, je chantais comme ça, naturellement, sans calcul, et on me disait que j’avais une voix spéciale, une belle voix. Je ne comprenais pas à l’époque ce que cela voulait dire. À la fête de l’Indépendance, à la fête des Mères, on faisait appel à moi. Puis, de fil en aiguille, pour certaines fêtes. C’est là que je me suis rendu compte du don que j’avais et j’ai décidé de le nourrir. » Et de poursuivre :  « J'ai commencé à réellement ouvrir les yeux sur les artistes de l’époque, scruter leurs mouvements à la télévision, m’émouvoir à leur musique. Et c’est surtout là que j’ai pris la mesure de l’impact qu’un artiste, qu’une chanson même pouvaient avoir sur les gens. Le lien qui se tissait entre un artiste et son public. C’est juste pour cela que je me suis mis en tête de réussir et de devenir une star. Un artiste populaire, capable de provoquer une émotion, de créer un morceau ou une mélodie où les gens se retrouvent et se disent : “Ah, ça, c’est moi, ça, ça me parle”. »

Le plus touchant, c’est que celui qui n’est clairement pas habitué à l’exercice journalistique se met à lentement ouvrir ses tiroirs intimes, admettant que « le chemin n’a pas été tout rose ni facile. Je suis né et j’ai grandi à Zahlé », dit-il.  « Après la guerre civile, il ne se passait pas grand-chose dans ma ville natale et il me fallait “descendre” à Beyrouth pour réaliser mon rêve. Tous les jours je devais prendre trois à quatre taxis-services pour arriver à la fac à Kaslik. Après, il y a eu Studio el-Fann que j’ai remporté en 1992 et qui m’a ouvert les portes. Le reste, je l’ai confié à Dieu. Comme il existe Google Maps, pour moi ça a été “Rabna Maps” (notre Dieu Maps), qui m’a mis sur le bon chemin », ajoute-t-il.

Waël Kfoury « roi de la romance ». Photo avec l'aimable autorisation de l'équipe de l'artiste

Sur ce chemin, il y a eu des titres rentrés dans la mémoire collective locale et régionale, dont el-Bint el-Awiyé, el-Waet hdiyé, Set el-kel, Hekm el-alb, Law hobna ghalta, Qalbi mushtaq, Kelna mnenjar, La akher dakka, Omri kelo, Khudni lik, qui sont comme autant de graines semées et qui l’ont intronisé « roi de la romance ». D’une part pour sa voix dont on ne peut contester la puissance faite de miel et de velours, mais aussi parce que le moindre battement de cils de ce latino lover suffit à faire l’objet d’une vénération qui pulvérise les frontières musicales et générationnelles. D’ailleurs, il a commencé à briller à l’époque des Ragheb, des Assi et des Melhem, et le voilà, trente ans plus tard, à renverser ses prétendus « fils spirituels ». « Pourtant, nuance-t-il, derrière ce que le public voit, ça n’a jamais été farniente et vie en rose pour moi. À chaque sortie d’album, à chaque tournée, plus il s’attend à quelque chose de moi, et plus la responsabilité grandit. Je me rends compte au fil du temps que plus tu réussis et plus tu te fatigues. C’est la règle du jeu de ce métier. »


Un amour démesuré pour le Liban

« Mais à aucun moment, je n’ai jamais baissé les bras. Et je pense que tout ça, c’est Dieu. Quand Dieu te donne un don, il te donne comme une force qui te pousse. En tout cas, cela a été mon expérience. À chaque fois qu’une difficulté ou qu’un problème se mettait en travers de mon parcours, les choses se dénouaient, comme par magie. En partant de là, j’ai dû y mettre du mien aussi. C’est-à-dire de la persévérance, une résistance, et puis, bien sûr, une prise de responsabilité. »

Quand on l’écoute, on se dit que c’est quand même troublant, voire impressionnant, qu’une star d’une telle envergure continue à tellement douter et se remettre en question ; à prendre la notion de célébrité avec des pincettes et à marcher sur le fil ténu entre notoriété et vérité, à l’heure où des chanteurs de pacotille à la voix en hélium se prennent déjà pour Waël Kfoury. « En toute humilité, je pense que je suis arrivé à un stade de ma carrière où je suis à la fois conscient de ce que j’ai réalisé, et lucide par rapport au fait que le public s’attend à plus et mieux de moi. Je ne m’autorise pas l’erreur », affirme-t-il. D’ailleurs, lorsqu’on lui demande comment il se sent aujourd’hui, il répond : « Je n’ai pas encore réalisé mon rêve. Je ne sais pas si je pourrai jamais le réaliser, ou si je l’ai réalisé et je ne m’en rends pas compte. » Mais alors qu’est-ce qui continue à l’animer, tente-t-on la question de travers ? « Ma vie ne se résume qu’à mon travail.  Ma vie sociale, les sorties, les fêtes, j’ai annulé tout ça depuis bien des années. Sans cela, je n’aurais jamais réussi je crois. Quand je ne suis pas sur scène, je suis enfermé chez moi ou en studio, en phase de préparation pour la scène. Quand je ne travaille pas, je pense à mon travail, à ma musique. Et quand je dors, j’en rêve. C’est quelque chose qui m’habite constamment. Je n’ai rien d’autre parce qu’à mon sens, si je perds cela, c’est-à-dire ma carrière musicale et mon lien au public, j’aurais tout perdu. »


Cela dit, Waël Kfoury reste conscient de cette célébrité bétonnée mais à double tranchant, admettant que ce qui lui manque le plus aujourd’hui, « c’est tout ce que je ne peux plus faire, c’est-à-dire mener une vie normale avec ma famille, mes amis. Et tout cela, oui, me manque, surtout depuis la montée des réseaux sociaux où les célébrités sont traquées et scrutées au millimètre près. Je ne peux même plus aller déjeuner ou dîner avec ma fille, à l’improviste et à l’abri des regards ».

Dans cette montagne russe qui l’a donc conduit de son village de Zahlé aux classements et scènes du monde entier, une constante est restée dans la vie de Kfoury : le fait qu’il n’a jamais oublié d’où il vient, et, donc, son amour démesuré pour le Liban. C’est pour ce faire qu’il a ouvert ses deux concerts des 27 et 28 juillet avec un nouveau morceau préparé pour l’occasion, et intitulé Ya malak toll, à la faveur duquel il déclare sa flamme au Liban de son Nord à son Sud. « Particulièrement le Sud qui résiste sans cesse et avec dignité. En fait, si je devais traduire mon amour et mon attachement à ce pays, je le résumerais de la sorte : je n’ai qu’un seul passeport, le libanais. Et on m’en a proposé, des passeports, mais j’ai toujours refusé. Je ne possède aucune propriété en dehors de ce pays et je ne le quitterai jamais. Quoi qu’il arrive. » Et de poursuivre : « Le Liban, c’est tout pour moi. Depuis que je suis né en 1974, pas une année ne s’est écoulée sans qu’il n’ait été déchiré dans l’un de ses coins. Notre vie a toujours été comme ça. Alors tout ce que je fais, notamment à travers ces deux concerts et cette chanson qui s’inscrivent dans un contexte et une ambiance extrêmement difficiles, c’est essayer de planter, à ma manière, un sourire dans le cœur lourd de mon peuple, de mon public qui est ma grande famille libanaise. C’est ma manière d’unifier les gens. Nous ne sommes que cinq millions d’individus, et nous trouvons quand même moyen de nous entendre sur rien. Cette chanson, c’était mon souhait de rassembler le public autour d’une chose : l’amour de notre pays qui n’a jamais été au plus bas. »

Et quoi qu’il arrive au Liban, surtout à l’heure où l’on écrit ces lignes et que l’avenir n’a jamais semblé aussi incertain, il restera au moins les chansons et la voix de Waël Kfoury, qui sera pour toujours la voix du Liban…

Jusqu’à hier soir, jusqu’à la dernière minute pour tout dire, l’entretien n’était pas garanti ou gagné d’avance. Waël Kfoury a beau être un géant de la pop culture libanaise, l’un des plus célèbres jongleurs d’octaves de la région, il a beau avoir sorti plus de vingt albums en l’espace de trente ans, dont chacun a fait l’effet d’un raz-de-marée dans les charts moyen-orientaux et parfois même mondiaux ; il a beau avoir comptabilisé près de 500 millions de streams, seulement sur la plateforme Anghami, ce qui n’est que le reflet digital des stades où il se produit systématiquement à guichet fermé, le chanteur a invariablement refusé les entretiens avec la presse. Cultivant sans le savoir la trempe qu’ont ces créatures secrètes quoique hyperexposées, et laissant aux autres le soin de semer...
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