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Lifestyle - Photo-Roman

Rentrer au Liban pour la vie, simplement

Quand on est libanais, quand on vient de ce cœur du monde capable de s’arrêter à tout moment, on continue de rentrer au pays parce qu’on a moins peur de mourir que de manquer (ce qui reste de) la vie.

Rentrer au Liban pour la vie, simplement

Photo G.K.

Nous sommes installés en terrasse à Paris, sous un ciel épais qui repousse encore, en juillet, un été jamais venu. Mon portable est à portée de main. Juste au cas où. Comme d’habitude, comme à tout instant depuis que je suis parti, il est dans mon champ de vision. Sous mes yeux entraînés à l’appréhension et, en vrai, toujours apprêtés au pire. Mon portable est toujours à côté, en fait et seulement pour me faire croire que je suis plus proche du Liban qui rétrécit loin de moi. A. me demande pourquoi toutes ces notifications en arabe qui se déversent sur mon écran, et je lui explique avec une désinvolture étrange que chacune d’entre elles signale une frappe israélienne sur un village du Sud. Parfois, de plus en plus souvent, le nom d’un civil libanais, qui d’une seconde à l’autre n’est plus. A. s'occupe de gestion de risques dans la mode. Son rôle, sa force est de collecter des données, d’analyser, d’évaluer les dangers, de peser le pour et le contre avant de conseiller si l’on y va ou non. Alors lorsqu’il voit cette salve de violence qui se déploie sur mon écran sous forme de notifications, il prend une gorgée de Spritz, allume sa cigarette en adoptant son air de « risk manager » et me dit : « Écoute, franchement, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment, en sachant tout ce qui se passe, en voyant qu’Israël a déjà ravagé le Sud de ton pays ; et, surtout, en sachant que Netanyahu est un fou qui se dit prêt à tout et que rien ni personne ne semble arrêter ; et donc en sachant qu’il t’est impossible de tracer les limites de sa folie, tu t’obstines quand même à rentrer à Beyrouth demain. »

Encore un été

Alors oui, en bref, me voilà encore une fois à l’orée d’un été à faire ma valise avec une boule au travers de la gorge. Encore un été à me demander ce qui m’attend à l’autre bout calciné de ma vie, et si Israël ne nous flinguera pas la saison. Encore un été à me demander, sérieusement, pourquoi je m’obstine à rentrer et me jeter dans la gueule du loup en sachant tout cela. Si je ne suis pas fou ou inconscient. Encore un début d’été qui me met face à ce dilemme d’y aller ou pas et qui, par la force des choses, fait maintenant partie de mon code génétique. Un été à réécrire et remâcher des problématiques qui n’appartiennent qu’à ceux nés sur le versant brûlant de ce monde. Un été ordinaire, dans le fond, comme tous ceux de mes parents et mes grands-parents émigrés avant moi, où l’on finit par se dire, par folie, fatalisme, ou les deux à la fois, allez, on y va. En ayant pesé les « si », en ayant évalué les dangers, pesé le pour et le contre, avec la peur au ventre et mille questions sans réponse, on y va tout de même. On rentre.

Cet été a beau être différent des autres, avec cette guerre dont on ne réussit toujours pas à l’appeler ainsi. Mais en vrai, il est si semblable aux autres. Parce qu’en dépit du pire, ceux qui sont partis comme moi trouvent mille raisons de rentrer au Liban et ceux qui y sont restés mille raisons d’y vivre. De vivre simplement et pleinement. Quand on est libanais, quand on vient du cœur du monde capable de s’arrêter à tout moment, on a moins peur de mourir que peur de passer à côté de (ce qui reste de) la vie. Alors, oui, je rentre en craignant tous les scénarios catastrophe qu’on nous prévoit, mais je rentre parce que j’ai plus peur de passer à côté de tout ce que je sais pourrait disparaître. Je rentre parce que j’ai peur d’un été sans ce moment aux arrivées de l’aéroport, avec cette rampe en métal où s’accoudent des gens, des vieux, des parents, des enfants, des amants, des mères qui me sont étrangers mais qui sont, en même temps et étrangement les miens, la famille. Qui sont les bras d’un pays qui se tendent à moi et me disent : « Approche-toi, tu ne me reconnais peut-être pas. J’ai changé, mais c’est moi, et ici c’est la maison. Ici, ça sera toujours chez toi. »

Passer à côté de la vie

Je rentre parce que j’ai peur de passer à côté du mordoré des fins de journée dont la lumière d’un paradis perdu répare le paysage qui se défait. Je rentre parce que j’ai peur, qui sait, de ne plus pouvoir franchir cette passerelle secrète qui me noue à une partie de moi-même laissée là-bas. J’ai peur que m’échappe ma chambre d’enfant avec ce lit trop petit pour moi et les souvenirs à chaque recoin, tous ces bars et ces lieux qui m’ont formé et où reste le goût de mes premières fois. Je rentre parce que j’ai peur de passer à côté de l’odeur du linge, du jasmin sur l’escalier, et celle de la cuisine ; à côté de la sensation de mes pieds nus sur le vieux terrazzo chaud du balcon et la voix de ma mère dans mon sommeil au petit matin, ses messages alarmés lorsque je rentre tard, et les yeux ronds de la chatte qui m’en veulent de ne plus être là. Je rentre parce que j’ai peur de passer à côté des bras de mes amis qui sont dans ma chair à jamais et qui, quoi qu’il advienne, et qui que je devienne, me connaîtront toujours mieux que personne. Je rentre parce que, bêtement, j’ai peur de passer à côté d’une salade de tomates dans mon restaurant préféré, oublié au milieu d’un forêt de pins, d’où, tout d’un coup, on oublie que ce qu’il y a en dehors de cet îlot ne sera plus pareil. Je rentre parce que j’ai peur que me filent d’entre les doigts ces lunes rondes d’août qui viennent se frotter contre la crête des montagnes en balayant le ciel d’une couleur rose argenté dont seul ce pays a le secret. Ces soleils qui fondent dans les lacs dorés que devient la mer au coucher.

Je rentre parce que j’ai peur de passer à côté de la saison des pastèques, des pêches blanches et des pistaches dans leurs peaux rouges, et des Merry Cream et de l’odeur de l’iode et du chlore. Je rentre parce que j’ai peur de ne plus avoir ces moments que j’espère les plus longs possibles, à encore pouvoir tenir la main de mes grands-parents, à encore pouvoir me faire croire qu’ils vont être là pour toujours, à encore pouvoir croire qu’avec leur mémoire, ils prolongent un pays qui s’est évaporé depuis longtemps. Je rentre parce que j’ai peur de passer à côté de ces fragments d’instants où, même au plus bas, la magie de ce pays surprend à nous faire sombrer dans la folie la plus totale. Celle où, au détour d’un verre d’arak qui est à lui seul une fête, d’une route de bord de mer où plus personne ne passe, mais qui nous rappelle forcément quelqu’un ou quelque chose, d’une terrasse sur le cou d’une falaise, on plisse les yeux avec quelque chose qui ressemble, malgré tout, à un bonheur incomparable à tout autre. Et que je n’ai jamais réussi à trouver ailleurs. Je rentre parce que plus que la mort ou les bombes, j’ai peur que tout cela, tous ces moments disparaissent sans que je ne sois là… Et ces moments-là, ils suffisent à contenir la vie en soi.

Nous sommes installés en terrasse à Paris, sous un ciel épais qui repousse encore, en juillet, un été jamais venu. Mon portable est à portée de main. Juste au cas où. Comme d’habitude, comme à tout instant depuis que je suis parti, il est dans mon champ de vision. Sous mes yeux entraînés à l’appréhension et, en vrai, toujours apprêtés au pire. Mon portable est toujours à côté, en fait et seulement pour me faire croire que je suis plus proche du Liban qui rétrécit loin de moi. A. me demande pourquoi toutes ces notifications en arabe qui se déversent sur mon écran, et je lui explique avec une désinvolture étrange que chacune d’entre elles signale une frappe israélienne sur un village du Sud. Parfois, de plus en plus souvent, le nom d’un civil libanais, qui d’une seconde à l’autre n’est plus. A....
commentaires (4)

Merci monsieur Hkoury pour cet article merveilleux. Je pleure mon éloignement involontaire et je reste collée à tout ce qui se passe dans mon pays adoré. Mais aussi aux merveilleuses vues de la montagne libanaise, à la chaleur des Libanais, au sourire de chacun, malgré des situations difficiles. Le Liban est unique au monde, et les Libanais aussi, avec leur tête dure et leur amour pour leur pays! Hélène Somma

Hélène SOMMA

19 h 31, le 22 juillet 2024

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Commentaires (4)

  • Merci monsieur Hkoury pour cet article merveilleux. Je pleure mon éloignement involontaire et je reste collée à tout ce qui se passe dans mon pays adoré. Mais aussi aux merveilleuses vues de la montagne libanaise, à la chaleur des Libanais, au sourire de chacun, malgré des situations difficiles. Le Liban est unique au monde, et les Libanais aussi, avec leur tête dure et leur amour pour leur pays! Hélène Somma

    Hélène SOMMA

    19 h 31, le 22 juillet 2024

  • Mon émotion et mon admiration sont à leur comble, en lisant cet écrit remarquable… Ces sentiments que nous sommes si nombreux à partager….même moi « l’étrangère » , qui par alliance, resterai une éternelle amoureuse du Liban. Merci , Monsieur Khoury pour la réelle délectation de vous lire, que provoque votre plume exceptionnelle.

    EL HAJJ Nadia

    08 h 28, le 21 juillet 2024

  • Mon émotion et mon admiration sont à leur comble, en lisant cet écrit remarquable… Ces sentiments que nous sommes si nombreux à partager….même moi « l’étrangère » , qui par alliance, resterai une éternelle amoureuse du Liban. Merci , Monsieur Khoury pour la délectation de vous lire, que provoque votre plume exceptionnelle. ??

    EL HAJJ Nadia

    08 h 19, le 21 juillet 2024

  • Que c’est bien dit !

    Touzot Veronica

    05 h 52, le 21 juillet 2024

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