Illustration Jaimee Haddad
Au centre de cet Orient menacé par les envahisseurs et si souvent déchiré par les événements, les peuples arabes oubliaient souvent jusqu'au simple sourire. Si, en effet, dans le grand fleuve de la littérature humoristique, les noms d'Aristophane, de Rabelais, de Jonathan, Swift, de Mark Twain, de Lewis Carroll concrétisent la verve et la galeté de leur pays d'origine, les lettres arabes sont peu riches en géants d'insolence. Exception faite de l'œuvre de Jahiz, et de quelques rares autres, les livres amusants sont loin de former une bibliothèque. La littérature arabe ne possède pas de personnes comparables à Pantagruel, Sancho Pança, Falstaff ou Gulliver... Des siècles durant, ce sont les dits et récits des héros populaires et les improvisations des chanteurs de jazal qui suffisaient à dérider les fronts et dénoncer les fautes. On dirait que la tendance lyrique de l'âme orientale a freiné toute tentative de briser le carcan des soupirs séculaires.
Dans cette tradition il n'y a pas une exception qui serait libanaise. Ce n'est que vers la seconde moitié du XXe siècle que le rire est admis dans notre société comme une donnée précieuse. Entendons-nous, les Libanais, hommes d'esprit, ont de tout temps aimé raconter des histoires drôles et, de tout temps, il s'est trouvé d'autres hommes d'esprit pour les écouter avec plaisir. Mais la volupté de l'humour s'arrêtait au régal de cette dégustation épisodique. Ce n'est que très récemment que l'humour s'est transformé en expression systématisée, riche en genres et que la parodie a obtenu son droit de scène. L'humour licencieux, le comique « troupier », l'humour loufoque et politique, se concrétisent, trouvent leur public et s'organisent en institutions. (…)
Une « nokta » du terroir, c'est l'émanation d'un peuple.
Les origines des activités humoristiques remontent aux histoires drôles. C'est donc par elles qu'une étude du rire devrait commencer... Quelles sont les blagues qui font rire les Libanais ? Et d'abord, quels Libanais ? Au bord du Berdaouné, les agapes zahliotes s'accompagnent d'une certaine « gauloiserie » à laquelle Hankache a conféré ses lettres de noblesse... (…) Mais comment naît une histoire ? « Personne ne peut définir l'origine d'une « nokta » », dit Hankache. Elle vole de bouche en bouche, se modifie, s'allonge ou s'abrège, se transforme complètement selon celui qui la raconte. Une histoire devient l'enfant de tout le monde sans qu'on puisse en découvrir le véritable père. Une « nokta » du terroir, c'est l'émanation d'un peuple. L'humoriste, le diseur, ont l'art de la rhabiller de neuf et il leur arrive – lorsqu'ils ont du génie – de l'enrichir spontanément ou par association d'idées, d'une répartie qui fuse. C'est à partir de ce moment que le « hakawati » devient l'Ésope à qui on attribue des « traits » qui ne sont pas forcément tous de son cru. Ces parrainages de fantaisie créent des réputations très lucratives... (…)
Si on devait effectuer des recherches sur l'appréciation des différentes œuvres d'humour, comme on le fait au cours de séminaires en Europe, c'est certainement le genre « Chouchou » qui réunirait le plus de suffrages. L'étude expérimentale de la dimension sociale de l'humour reste à faire. Mais le fait n'en demeure pas moins réel : le théâtre où Chouchou se produit depuis plus de sept ans joue quatre soirs sur neuf à guichets fermés. Le rire qu'on y sert est assez gras et les spectateurs n'appartiennent pas nécessairement aux élites intellectuelles. Leur nombre cependant, comme leur fidélité, tiennent du phénomène social et restent très révélateurs. (…) Arrivé là où il est et étant l'acteur doué qu'il est, Chouchou aurait pu jouer un rôle capital dans l'évolution du théâtre comme aussi du comique libanais. Riche d'un pareil Arlequin, la salle de la place des Canons où il se produit aurait normalement dû servir de tremplin à des bonds plus vertigineux que ces culbutes douteuses.
Une affaire sérieuse
« Castigat ridendo mores. » C'est par l'intermédiaire du petit écran, avec Yvette Sursock et la série des sketches sur les nouveaux riches que les Libanais ont pu mesurer pour la première fois combien les Latins avaient raison : c'est en riant qu'on châtie (le mieux) vices et ridicules.
En parlant d'humour, on a l'habitude d'anoblir par ce terme exclusivement la production à caractère littéraire. Avec la tentative des Nouveaux Riches, on est en présence d'une nouvelle forme de « visuel comique » qui a fait pénétrer dans les foyers une satire sociale sans références étrangères. C'est en effet en mettant en évidence les travers d'une certaine société que cet humour télévisé a réveillé, en quelque sorte, le goût de brocarder. Le succès qu'a connu d'ailleurs, dès 1959, cette émission prouve à quel point elle était venue à point. C'est, en fait, grâce à Yvette Sursock et à ses compagnons d'alors qu'une certaine façon d'être et de penser a été ouvertement dénoncée mettant en cause une certaine classe d'« intouchables » qui attendait depuis longtemps son Swift.
L'étape décisive, toutefois, de l'escalade humoristique libanaise se situe en 1962 avec la création du premier théâtre de fantaisistes... Aussi curieux que cela puisse paraître, c'est par le biais des chansonniers que le théâtre libanais a pris racine professionnellement. En effet, jusqu'à ce 13 avril 1962 où, dans la salle du Bobino, Gaston Chikhani, Pierre Gédéon et Dudul (Edmond Anonyme devait se joindre à eux un peu plus tard) montaient leur première revue satirico-politique, les scènes libanaises n'accueillaient que des troupes de passage et les brèves flambées des velléités d'amateurs. Avec les Dix Heures s'installait dans les annales libanaises le premier théâtre permanent, la première entreprise théâtrale systématisée aussi, qui prouvait par la suite qu'un acte de courage peut devenir une affaire florissante... En 1971, les recettes brutes des Dix Heures atteignaient les 412 517 livres libanaises.
(…) Cette réussite, n'est pas un don du ciel. Elle est basée sur l'organisation, la réflexion, la « comptabilisation ». Dudul, le « cerveau de la boîte », n'en fait pas un mystère. Il l'affirme avec franchise et précision : « Le rire c'est sérieux et quand il est sérieux il est payant… ». (…)
Des mots qui portent...
Dans la voie qu'ont tracée les promoteurs, les relais maintenant sont multiples. Avec les Six Gales, chez Sami Khayat, ou ailleurs, en arabe ou en français, l'assistance s'esclaffe sans arrêt et les salves de rires qui se succèdent prouvent que la détente est un besoin national. Pourtant, ce qui fait rire avec autant d'entrain des publics habituellement guindés, avares d'enthousiasme, est souvent un comique aux relents assez lourds, d'où la vulgarité n'est pas toujours absente.
(…) Depuis quelque temps, un vent satirique souffle sur le Liban. Épicés, lapidaires, les mots cinglent et portent... Sous la signature de Salem Jisr, de René Najjar, de Sami Khayat et de tant d'autres, dans la bouche d'Alec Khalaf, de René Hélou, de Nabih Aboul Hosn, de Wassim Tabbara, fleurit une contestation « bon enfant » qui remue les eaux stagnantes du conformisme. Tout n'est peut-être pas digne des « Contes » de Voltaire. Le jeu entre les deux langues, française et arabe, inspire des équivalences coupables de grossièreté gênante.
L'humour facile, la tape sur la cuisse, agrémentés de références vulgairement licencieuses sortent souvent vainqueurs de ces tournois du rire... Mais faut-il l’avouer ? Les élégantes qui pouffent aux plaisanteries de caserne ainsi que les messieurs bedonnants se libèrent dans ces salles des tabous et des inhibitions légués par leur enfance. Appartenant pour la plupart à une bourgeoisie obstinément conservatrice, ils trouvent là le moyen de s'encanailler de façon respectable.
Heureusement, les psychologues sont là pour rappeler qu'il n'existe pas de corrélation significative entre la sensibilité aux divers genres d'humour et l'intelligence... Les murs des salles peuvent crouler sous les rires à chaque allusion du genre troupier ou aux réparties aux effluves qui incommodent... Une fois le spectacle terminé, la réflexion « à froid » permet au public d'opérer des sélections... (…)
Les pointes qui croquent
En parcourant la carte du sourire, j'ai volontairement gardé pour la fin la caricature. Car la valeur du dessin humoristique ne se limite pas au divertissement. Quand les temps s'obscurcissent, la caricature a un goût amer et de souriante peut devenir guerrière ou agressive. Mais d'humeur rose, souriante ou grinçante, elle constitue une arme mortelle puisque, bien mieux qu'un texte, elle peut être perçue par tous, y compris ceux qui ne savent pas lire...
Avec le « Dabbour », le dessin humoristique obtient droit d'expression
D'après les historiens c'est Louis XIV qui, le premier parmi les souverains d'Europe, a excité la verve des caricaturistes. (…). Mais c'est surtout sous Louis-Philippe que la caricature devient cet art mordant et corrosif où le burin de Dammier a laissé à jamais sa marque indélébile. Au Liban, c'est avec le Dabbour créé dans les années 30 par Joseph Mokarzel que le dessin humoristique obtient droit d'expression. Son ascension fut lente et plutôt en dents de scie... Avant d'accéder à ces positions de prestige qu'occupent actuellement certains caricaturistes, les « dessinateurs pour rire » - comme on les appelait péjorativement dans les salles de rédaction -, faisaient partie de la horde d'auxiliaires techniques. Mal payés, avec des tâches encore plus mal définies, ils devaient se soumettre aveuglément aux directives du directeur de la boîte et même parfois aux appréciations des... camelots : « Appuyez sur les rouges. Ça fait mieux vendre ».
Avec la seconde guerre mondiale la caricature entre dans la presse quotidienne pour atteindre de nos jours l'importance qu'on lui connait... À présent, une bonne caricature vaut un éditorial : « Avec la seule différence, rappelle Pierre Sadek, qu'un éditorial peut renverser un gouvernement tandis qu'on n'a pas encore vu de caricatures réussir un exploit pareil. »
Capable ou pas de faire basculer un cabinet, la drôlerie figurative d'un dessin d'actualité n'est pas moins guettée chaque matin par des milliers de lecteurs. Comment peut-on expliquer ce fait ? « Pressé et paresseux, poursuit Sadek, le public cherche à travers la caricature la synthèse qu'il devra lui-même opérer dans les événements. La caricature lui offre en l'amusant le résumé sous forme de message visuel. Elle l'informe rapidement par un clin d'œil malicieux ». (…)
Les avantages pratiques
Arrivée à la conclusion de cette hâtive présentation des faits et méfaits de la commercialisation du rire je ne peux m'empêcher de relever que cette manifestation fugace et éphémère de notre vie psychique constitue un capital... Facteur précieux d'une industrie en expansion il permet de vivre et de faire vivre. Les avantages pratiques de l'offensive sont nombreux. « Le rire réalise une économie », prétendait Freud, « celle d'un affect pénible ». Et une substantielle épargne, sommes-nous en droit d'ajouter... Mais exception faite de ce rôle financier, qui songerait à nier l'effet bienfaisant de l'humour ? Toute plaisanterie libère d'une tension nerveuse trop forte. En classe, à l'atelier, au bureau comme à l'usine, un éclat de rire est une réaction de défense contre la contrainte et la discipline de l'autorité. Dans la vie publique on ne peut que se féliciter de voir poindre ce goût pour la critique (plus ou moins) subtile comme pour l'appréciation du sens aigu de la satire... On a souvent dit que dans les pays où les gens s'esclaffent l'agressivité n'est jamais dangereuse... Pliés en deux les peuples peuvent difficilement faire des révolutions. Ils se contentent de mettre leurs revendications comme leurs haines en quatrains qui égratignent. Et comme le ridicule n'a jamais tué personne au Liban, ces soupapes de sûreté deviennent la plus efficace des échappatoires... Et tout compte fait, l'allié le plus sûr des régimes dont ils se moquent.


