L'écrivain français Grégoire Delacourt. Photo AFP/Montage L'OLJ
Qui d’entre nous n’a pas rêvé un jour de gagner le gros lot ? Qui n’a pas fantasmé sur ce qu’il ferait alors de sa vie : bijoux, voitures, maisons, tour du monde, cadeaux aux proches, montant reversé aux plus démunis… Et même, pour certains, changement de compagne ou de compagnon.
Romancier, issu du monde de la publicité, Grégoire Delacourt connaît bien la machine à désirs qui s’emballe. Toutes ces envies qu’on s’empresserait de réaliser si un jour, par magie, on devenait (multi)millionnaire. D’où l’idée qu’il a eue, il y a 12 ans, d’en faire la trame de son roman éloquemment intitulé La liste de mes envies (Lattès). Un best-seller dont l’héroïne, bien qu’ayant, comme tout le monde, dressé la liste de tous ses désirs avant de prendre son billet de Loto, va s’empêcher de les réaliser, en refusant d’encaisser son chèque de dix-huit millions cinq cent quarante-sept mille trois cent un euros (18 547 301 €), une fois le Jackpot remporté. Singulière réaction que celle de cette gagnante, âgée de 47 ans et habitant à Arras, une petite ville du nord de la France, dont Grégoire Delacourt nous dresse un portrait d’une émouvante humanité.
Chagrins apprivoisés et bonheurs simples
Car si Jocelyne, dite Jo, mercière de son état, refuse de toucher à ce monumental montant, c’est tout simplement par superstition. Par crainte de perturber le relatif équilibre de sa vie, faite de chagrins apprivoisés et de bonheurs simples.
Deux enfants ados ; un troisième parti rejoindre les anges ; un père dont la mémoire flanche toutes les six minutes ; une mère disparue trop tôt ; un mari qui n’a pas toujours été commode prénommé Jocelyn (dit Jo également) ; quelques kilos en trop assumés désormais ; une petite mercerie additionnée d’un blog baptisé « Dix doigts d’or » qui cartonne auprès d’une petite communauté de brodeuses et deux copines coiffeuses, sœurs jumelles qui, elles, l’ont incitée à jouer au Loto... Une vie, en somme, d’une banale normalité que Jocelyne craint de bouleverser. Parce qu’au fond n’y a-t-il pas toujours un tribut à payer en contrepartie d’une chance aussi insolente ? C’est ce sentiment qui va la pousser à garder son chèque plié en quatre au fond d’une boîte à chaussures. Jusqu’à ce que son mari le découvre et s’envole avec, démolissant d’un coup le fragile échafaudage de sécurité affective qu'elle s’était construite.
Mais Grégoire Delacourt, auteur décidément plein de bons sentiments, n’allait pas laisser le malfrat de mari impuni. Après avoir claqué trois millions d’euros en quelques mois, il va réaliser la vacuité de son geste et, ayant en vain tenté de renouer avec son épouse, il se laissera dépérir de chagrin. Ce qui permettra à Jocelyne de récupérer 15 des 18 millions de sa cagnotte. Une fin aussi inattendue que gentiment exemplaire qui a certainement contribué au succès phénoménal de ce roman, vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires, traduit en 35 langues et adapté au cinéma et au théâtre.
Ces « pauvres gagnants » au Loto
Mais alors qu’on pensait en rester là, voilà que l’écrivain français – après plusieurs autres livres plus sombrement introspectifs, dont l’émouvant L’enfant réparé (Grasset) – ressent « l’envie » de revenir, plus d’une décennie plus tard, vers l’attachante héroïne de La liste de mes envies. « Cette femme représente cette part plus lumineuse que j’ai en moi », confiera-t-il dans plusieurs interviews.
Totalement inattendue, la suite qu’il va donner au parcours de vie de cette gagnante vraiment pas comme les autres ravira les lecteurs du premier roman. Lesquels vont retrouver, dans La Liste 2 mes envies (paru en avril 2024 aux éditions Albin Michel), la gentille mercière d’Arras âgée de 51 ans, bien décidée, cette fois, à dépenser les quelque 15 millions qui lui restent. Quant à ceux qui n’ont pas lu le roman initial, l’auteur a pris soin de restituer et reconstituer les événements et les personnages dans le premier chapitre de ce second volume.
On y retrouve donc Jocelyne devenue membre assidu d’un cercle baptisé « Gagnants anonymes ». Un groupe de soutien – inspiré de celui des Alcooliques anonymes – qui réunit de « pauvres gagnants du loto », devenus brutalement hyperriches, pour y soigner leur difficile relation à l’argent. Ce qui donnera lieu à une collection de témoignages tragi-comiques qui pimentent – avec les farfelues sœurs coiffeuses qui, elles, se partagent le même mari – ce roman sucré et à forte teneur morale. Car tout le propos de Grégoire Delacourt est de démontrer que l’argent, sans rejeter son utilité, ne peut satisfaire les désirs essentiels de l’être humain : amour, tendresse, sécurité affective, estime de soi et sentiment d’utilité…
Vous l’aurez sans doute deviné, c’est une liste de désirs profonds plutôt que d'envies fugaces que vous dresse – sans doute en connaissance de cause ! – cet ex-publiciste dans ce second opus, à travers les insolites, drôles et touchants hauts faits et gestes de son héroïne.
De quoi vous offrir une charmante lecture d’été, dans la lignée de la fable morale et pleine de bons sentiments du premier volume. Alors, évidemment, esprits cyniques s’abstenir.
« La liste 2 mes envies » (Albin Michel ; 248 pages) disponible à la Librairie Antoine.



