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Culture - Livres À La P(L)Age

Lire « Le ciel ouvert » de Nicolas Mathieu, c'est un peu comme faire défiler son fil Instagram

Dans cette série, la rédaction de « L’Orient-Le Jour » partage ses lectures d’été à dévorer à la plage, en montagne, sur le balcon en début d’après-midi ou le soir au lit. Cette semaine, une saga sociale magnifiquement bien écrite.

Lire  « Le ciel ouvert » de Nicolas Mathieu, c'est un peu comme faire défiler son fil Instagram

Avec « Le ciel ouvert », Nicolas Mathieu confirme sa place à part dans la littérature française. Portrait AFP/montage L'OLJ

Il nous est demandé, en tant que journalistes, d’être sinon le plus critique, du moins le plus juste possible, lorsqu’il s’agit de vous présenter dans ces pages une œuvre culturelle et dans ce cas littéraire. C’est pour cela qu’il conviendrait de vous avouer d’entrée de jeu que Nicolas Mathieu figure dans notre petit panthéon littéraire personnel. S’il écrivait un premier roman (noir) très remarqué en 2014, Aux animaux la guerre (Actes Sud), dans lequel il racontait la fermeture d’une usine dans les Vosges et, avec elle, l’écroulement silencieux mais toutefois gorgé de rage de toute une classe populaire entre Nancy et Épinal, c’est plutôt son deuxième opus, Leurs enfants après eux (Actes Sud, 2018), qui avait réellement capté notre attention (et notre cœur) et avait surtout valu à son auteur le prix Goncourt cette année-là. Dans cette saga sociale magnifiquement bien écrite, Mathieu reconstituait au fil d’or de sa plume le paysage social et sentimental d’un groupe d’adolescents entre 1992 et 1998, au cœur d’une France rurale oubliée dans sa désindustrialisation et sa paupérisation. En réalité, si Nicolas Mathieu avait réalisé un tel tour de force avec Leurs enfants après eux, c’est parce que la France dont il est question dans son ouvrage est celle au cœur de laquelle il a grandi et qu’il connaît donc parfaitement bien. Plus que cela. Cette société française des années 90 qu’il dépeignait jusqu’au moindre souffle d’un employé épuisé, d’une mère à bout ou d’un adolescent sans horizon, n’était en réalité qu’une préfiguration de celle d’aujourd’hui, fracturée entre les riches et les invisibles et tiraillée par des populismes de tous bords.

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La réalité, sa matière première

Tout en marchant sur le fil ténu qui sépare le politique du poétique, Nicolas Mathieu a en ce sens ce don fulgurant d’attraper des morceaux a priori dérisoires du quotidien et de les (r)assembler pour composer, en vrai, le portrait d’une époque. La réalité est son obsession, l’objet permanent et immuable de sa quête littéraire, et avant tout autre chose la matière première de son œuvre. Sauf que pour Le ciel ouvert (Actes Sud), c’est de sa propre réalité dont il est précisément question et dont il a de ce fait puisé la substance qui compose ce recueil de textes postés sur son compte Instagram depuis quelques années. Des textes auxquels Mathieu fait référence comme « le laboratoire de ses romans ». Tous ces écrits-là, à l’insu de tout le monde et en tout cas des plus de 110 000 personnes qui suivent l’auteur sur Instagram, étaient destinés à une femme qu’il aimait, mais qui n’était pas disponible, car « disputée par un autre », tel il l’explique dans sa préface. Dans cette préface, il y a aussi une citation de Victor Hugo qui donne le ton : « J’appartiens sans retour à cette sombre nuit qu’on appelle l’amour. » Parce que oui, en parcourant l’ouvrage de bout en bout, il y a quelque chose de semblable à un voile noir qui semble envelopper la vision de l’amour de Nicolas Mathieu. Il y est question d’un amour à deux temps, d’un amour-épreuve, des distances et des contraintes qui séparent deux corps qui s’aiment, de ces moments où il n’en peut plus d’attendre pour rien, des frustrations et de la colère, de cet ennemi ultime qui s’appelle le temps et puis des retrouvailles éphémères dans des draps anonymes et froissés. D’ailleurs, les passages « crus » sont d’autant plus forts qu’ils sont enrobés de la candeur des premières fois, quand même bien l’auteur écrit du haut de ses presque 45 ans. Et si ça réussit tellement, si ça prend à ce point aux tripes, c’est parce que là encore, et peut-être sans le savoir, l’histoire de Mathieu est un peu celle de tout le monde. Cette intention d’universalité, l’auteur ne la cache aucunement, en annonçant d’emblée, dans sa préface aussi, qu’il souhaite que le lecteur sorte de sa lecture en se disant : « Oui, c’est bien moi, c’est bien ma peine et ma joie, mon histoire et notre affaire à tous. » Mais la puissance du livre est d’autant plus importante qu’il se double d’un miroir d’une époque, en somme, comme on l’écrivait plus tôt.

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Un livre en forme de triptyque

Déjà de par son format, et même si ce qui étaient des publications Instagram initialement sont délicatement liées de manière à se transformer en un roman, Le ciel ouvert reste un objet littéraire hybride et du présent, qui se lit facilement, un peu comme on fait défiler son feed Instagram. Pourtant, il serait réducteur de ranger cet ouvrage dans le rayon des histoires d’amour. D’abord, parce l’ouvrage est constellé d’illustrations d’Aline Zalko dont le trait de crayon, à la fois confiant et tremblant, ressemble terriblement à celui de la plume de l’écrivain, plaçant ainsi ce livre dans un espace où il a l’air de flotter entre les mots et les dessins. Et, aussi, parce que au final, même si l’amour est le fil rouge qui relie ces fragments de fictions qui se déploient au rythme des battements d’un cœur, il y est question de bien plus que cela. Certes, Nicolas Mathieu aime, de loin, cette femme qu’il ne nomme jamais. Il l’aime avec un mélange d’intensité et d’impuissance, et surtout il l’aime en jonglant entre le poids de cet amour et celui des autres choses de son quotidien. Père divorcé, il partage non seulement donc la femme qu’il aime, mais aussi son fils qui fait des allers-retours entre Mathieu et son ex-femme. Chaque départ du petit est un crève-cœur, chaque moment avec lui un poème. « Écoute. J’entends déjà au-dessus de nos têtes le trot d’un enfant à quatre pattes qui se prépare à vivre quand nous ne serons plus là. Il vient, c’est bon, nous avons réussi », écrit-il. D’un autre côté, il y a un père qui se fait vieux et dont l’auteur décrit son corps en panne et en détresse. Entre ces deux hommes à deux bouts de la vie, mais aussi avec cette femme invisible mais qui habite Le ciel ouvert, Nicolas Mathieu finit donc par constituer un triptyque où, oui, l’amour, dans toutes ses nuances, est à la fois le décor et le véritable personnage principal. « J’ai cherché à sauver ces textes du flux des réseaux sociaux », annonce-t-il aussi dans sa préface. Et avec Le ciel ouvert, Mathieu les aura préservés, pour toujours, dans le plus beau des écrins. 

Il nous est demandé, en tant que journalistes, d’être sinon le plus critique, du moins le plus juste possible, lorsqu’il s’agit de vous présenter dans ces pages une œuvre culturelle et dans ce cas littéraire. C’est pour cela qu’il conviendrait de vous avouer d’entrée de jeu que Nicolas Mathieu figure dans notre petit panthéon littéraire personnel. S’il écrivait un premier roman (noir) très remarqué en 2014, Aux animaux la guerre (Actes Sud), dans lequel il racontait la fermeture d’une usine dans les Vosges et, avec elle, l’écroulement silencieux mais toutefois gorgé de rage de toute une classe populaire entre Nancy et Épinal, c’est plutôt son deuxième opus, Leurs enfants après eux (Actes Sud, 2018), qui avait réellement capté notre attention (et notre cœur) et avait surtout valu à son auteur le...
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