Le train qui arrive à l’heure, personne n’en parle. Il ne constitue rien d’autre qu’un banal fait divers anodin. Par contre, celui qui déraille représente un scoop qui mérite d’être à la une des médias, une exclusivité digne d’être publiée en première page.
Il est vrai également, il faut le reconnaître, que contre un seul train qui dévie, un nombre considérable arrive à bon port. Contre un avion qui tombe, des milliers atterrissent normalement.
Cependant, dans un milieu ambiant déclinant, peut-on encore mettre en lumière les trains et les avions qui arrivent à l’heure, s’intéresser à leur sort et à leur destinée et ignorer ceux qui loupent leur voie et qui ratent leur destination ? Parler uniquement de bonnes nouvelles et d’informations réjouissantes pour ne recueillir que des ondes positives et des perspectives favorables (sans nécessairement faire l’autruche).
Lorsque les valeurs s’écroulent, que reste-t-il de ce qui est conforme aux normes, de ce qui est raisonnable, régulier et ponctuel ?
Quelle attitude avoir lorsque les anomalies et les déviations de tous genres deviennent la règle, et que le passablement convenable, le plus ou moins acceptable, devient l’exception ?
Lorsque le vampirisme des usurpateurs, des profiteurs et des cupides devient le principe. Et en revanche, des valeurs, qui remontent, pour bon nombre d’entre elles, au siècle des Lumières et des philosophes, comme l’État de droit (contrairement à l’État policier), la séparation des pouvoirs, la bonne gouvernance, l’égalité de tous devant la loi, les droits de l’homme, les libertés, l’obligation de porter assistance à personne en danger, le respect du bien d’autrui... deviennent la dérogation ?
Certes qu’on ne peut (et on ne doit) ignorer les personnes de bonne volonté, aux intentions sincères, qui sont derrière toutes les initiatives louables et qui, dans la discrétion la plus totale, se battent corps et âme pour plus de justice sociale, de droits, de fraternité, d’humanité et de dignité humaine. Ce qui en soi, gonfle le cœur d’espoir et d’optimisme.
Ces derniers rappellent cette citation de saint Paul qui dit « Là où le péché abonde, la grâce surabonde », qui n’est nullement une invitation au péché, loin de là. Certainement pas une incitation au vice. Mais par contre, une confirmation que la grâce de Dieu est présente même là où le mal est le plus répandu.
En revanche, doit-on, sous prétexte de la grandeur d’âme de ces soldats inconnus de l’altruisme et de la compassion, et de leur générosité de cœur, accepter les états de fait et les situations de dépérissement du droit, de la charité et de la justice ? Doit-on se taire devant l’injustice et l’oppression parce que certaines âmes généreuses ne se découragent nullement face à l’état de dégradation générale ? Doit-on ne voir que l’héroïsme de ces personnes dévouées et désintéressées et occulter une fâcheuse et triste réalité en rapport avec ce qui est intolérable et inacceptable, rien que pour garder une certaine joie de vivre postiche et rester dans une soi-disant bonne humeur fictive ?
Y-a-t-il ici dilemme difficile et choix douloureux à faire ?
On ne peut accepter l’inadmissible et rester de glace face à l’injustice et à la misère. Et en parallèle, il est impératif de rester redevable et reconnaissant vis-à-vis des personnes qui militent sincèrement pour l’instauration d’un monde meilleur.
Après tout, l’un n’empêche pas l’autre. Ça doit aller de pair. Pour la simple raison qu’il s’agit de deux considérations de même rang, de deux axiomes à prendre en compte simultanément.
Il faut donc apprécier et reconnaître les qualités, les mérites et les services rendus, mais en revanche, jamais avaler sa langue face à ce qui ne tourne pas rond. Garder le silence et rester muet ou indifférent envers toute atteinte aux droits, aux libertés, à la justice et à la dignité humaine encouragent le « laissez faire, laissez passer » (selon la formule célèbre attribuée à Vincent de Gournay)
Selon Cicéron, « qui ne s’oppose pas au mal, le favorise ». Sans parler de la citation juridique qui mentionne que celui « qui ne dit mot, consent ». Ce qui a fait dire, avec une pointe teintée d’humour, que celui qui « consent à tout, sans rien dire, est une belle lavette, un bon à tout et un propre à rien ».
Michel Antoine AZAR
Avocat à la cour
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Les forces iraniennes revendiquent des attaques de drones sur Bahreïn, la Jordanie et le Koweït