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Ailes de corbeaux

Fallait-il absolument ce scoop foireux d’un journal londonien pour rappeler aux esprits l’impensable précarité à laquelle se trouve voué, depuis des années, un aéroport devenu l’unique site où le Liban peut déployer ses ailes, le seul poumon par lequel il arrive encore à respirer l’air d’ailleurs ?


The Daily Telegraph a certes fait preuve de légèreté en se fiant à d’anonymes lanceurs d’alerte pour faire état, le week-end dernier, de quantités d’armements, de missiles et d’explosifs prétendument stockés par le Hezbollah dans l’enceinte même de l’aérogare Rafic Hariri. Mais le pique-nique diplomatique et médiatique organisé dès lundi par un quarteron de ministres est-il à cent pour cent probant ? À leur tour les poursuites judiciaires officiellement engagées contre le quotidien pris en faute suffisent-elles vraiment pour défendre la douteuse réputation des lieux ?


Le fait est qu’aux yeux d’une large part de l’opinion publique, les croassements affolés des corbeaux cités par le Telegraph, pour tonitruants qu’ils soient, renferment tout de même ne serait-ce qu’une part de vérité. Nul, au demeurant, n’attendait ce quotidien pour savoir que l’aéroport a mauvaise presse : et pas seulement en raison de la pagaille indescriptible (et rien moins que joyeuse) qui peut y régner, surtout à la haute saison. Car à peine en a-t-il emprunté la route, bordée de portraits géants de leaders persans, que le voyageur se demande s’il est bien à Beyrouth ou à Khorramshahr. Mais, surtout, il est bien connu que certaines catégories de cargaisons débarquées par les avions iraniens sont lestement et discrètement évacuées en lieu sûr sans passer le moindre contrôle. Comme ont pu s’en rendre compte les invités de la carnavalesque tournée, il n’y avait pas même le moindre pistolet à eau dans les immenses hangars qu’on leur a fait visiter : innocente ou non, la marchandise n’y fait que transiter, et cela le plus tranquillement du monde. L’État failli qui est hélas le nôtre n’en est pas d’ailleurs à sa première et lamentable kermesse du genre ; il y a quelques années déjà, un ministre des AE embrigadait ainsi des ambassadeurs étrangers pour s’en aller constater l’inanité des allégations israéliennes selon lesquelles un terrain de golf et un club de football avoisinant l’AIB abritaient des arsenaux du Hezbollah.


Que les Libanais vivent dans la plus inimaginable des anomalies, dans le comble de l’absurde, ils ne le savaient déjà que trop ; mais peut-être sont-ils en voie maintenant de perdre jusqu’à latitude de s’en plaindre avec quelque chance d’enrayer le fatal processus. Institution après institution, la milice a phagocyté l’État en pratiquant le chantage à la guerre civile. Pour s’assurer le contrôle de cet aéroport de toutes les angoisses, elle n’a d’ailleurs pas hésité à recourir aux armes. Par deux fois, et sans même parler de son équipée en Syrie, elle a en outre embarqué le pays dans des guerres avec Israël sans se soucier de la volonté populaire et sans que l’État retenu en otage y trouve à redire.

Or plus pernicieux encore que la captation des institutions est précisément l’opération main basse lancée sur les esprits. Édifiantes sont à cet égard les campagnes cybernétiques visiblement orchestrées, visant quiconque s’alarmerait à juste titre du cas abracadabrant de l’aéroport. S’y résoudre quand même, c’est être prêt à essuyer l’infamante accusation de complaisance avec l’ennemi, de trahison.


Pour un pays qui fut naguère celui de la libre pensée, c’est bien là que réside le piège suprême.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Fallait-il absolument ce scoop foireux d’un journal londonien pour rappeler aux esprits l’impensable précarité à laquelle se trouve voué, depuis des années, un aéroport devenu l’unique site où le Liban peut déployer ses ailes, le seul poumon par lequel il arrive encore à respirer l’air d’ailleurs ? The Daily Telegraph a certes fait preuve de légèreté en se fiant à...